Malgré ce sage réglement, trop peu observé sans doute, par suite de nouveaux abus, la position des enfants redevint des plus fâcheuses. Le chapitre de Notre-Dame s'en émut et offrit derechef pour les recevoir deux maisons situées au port St-Landry et dans lesquelles ils furent transférés en 1530. Mais cet asile même devint bientôt insuffisant, et le nombre des enfants abandonnés, s'augmentant sans cesse, beaucoup se trouvaient dans un état qui fait frémir l'humanité; «et le détail qu'en donne l'auteur de la Vie de St-Vincent de Paul est si horrible qu'on serait tenté de le soupçonner d'exagération.»
Ce qu'on ne peut révoquer en doute, c'est le zèle admirable que déploya cet homme apostolique pour remédier aux abus et assurer, par un établissement fixe et durable, l'avenir des pauvres orphelins. On ne peut se rappeler, sans un attendrissement profond les paroles si naïvement éloquentes qu'il adressait aux dames dont il sollicitait le zèle et la charité en faveur de ces pauvres petits malheureux.
«Or sus, Mesdames, s'écria-t-il, voyez si vous voulez délaisser à votre tour ces petits innocents, dont vous êtes devenues les mères suivant la grâce, après qu'ils ont été abandonnés par leurs mères suivant la nature.»
«Les nobles et pieuses Françaises, dit St-Victor, ne répondirent à ce discours que par des sanglots; et le même jour, dans la même église, au même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés fut fondé et doté.»
L'asile fut d'abord établi dans une maison voisine de la porte St-Victor, puis dans le château de Bicêtre cédé à cet effet par la reine Anne d'Autriche. Mais l'air trop vif qu'on respirait dans une situation d'ailleurs assez éloignée de la ville, parut nuisible aux enfants ramenés dans l'intérieur, près de St-Lazare. Puis, leur nombre augmentant toujours, on fit choix, au faubourg St-Antoine, d'un local plus vaste avec ses dépendances et qui devint l'hôpital définitif. Une succursale avec chapelle fut en outre établie, vers 1672, vis-à-vis de l'Hôtel-Dieu.
Pour suffire aux dépenses de toute nature, la charité privée vint en aide; puis l'hospice eut des revenus fixes provenant d'une donation de 4,000 livres de rente annuelle faite par le roi Louis XIII et d'une autre donation de 8,000 livres due à Louis XIV. En outre, par un arrêt du parlement, la taxe à payer par les seigneurs haut-justiciers de Paris pour l'entretien des enfants recueillis dans leur ressort fut convertie en une rente annuelle de 15,000 livres réparties en proportion de l'étendue de fiefs. Dans l'hospice comme dans la succursale, les enfants étaient reçus en tout temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, sans questions et sans formalité. «Ces pauvres orphelins, dit l'historien déjà cité, confiés aux sœurs de la charité, étaient élevés avec un soin paternel dans l'amour du travail et dans la piété; et on les y gardait jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de faire leur première communion et d'apprendre un métier.»
Cet état de choses subsista jusqu'à la Révolution. On sait que maintenant l'hospice des Enfants-Trouvés, c'est-à-dire assistés, comme on l'appelle aujourd'hui, est établi rue d'Enfer, 74. Les bâtiments, occupés jadis par la succursale place du parvis Notre-Dame, servent de pharmacie centrale pour tous les hospices de Paris. Dans une autre aile sont installés les bureaux de l'administration de l'Assistance publique.
Lors des terribles évènements, dont Paris fut le théâtre, dans les derniers jours de mai dernier (1871), l'hospice des Enfants-Trouvés de la rue d'Enfer faillit lui aussi être la proie des flammes. Ici se place tout naturellement un admirable épisode:
Les insurgés s'étaient établis à l'hospice des Enfants-Trouvés de la rue d'Enfer. Voyant les troupes de Versailles dans Montrouge, les fédérés allaient incendier l'hospice, qui renferme ordinairement cinq cents enfants, et qui contenait en plus une division des Jeunes Aveugles qu'on y avait transportés. Le directeur de l'établissement, M. Morisot, avait dû se dérober par la fuite aux menaces de mort des envahisseurs. Sa noble femme, ayant entendu l'ordre de mettre le feu à l'hospice, se jeta courageusement au-devant du capitaine qui donnait cet ordre aux ambulancières de la Commune; elle le supplia avec larmes de ne pas commettre une telle barbarie et d'épargner d'innocentes victimes qui n'offraient aucune résistance et n'avaient ni armes ni défenseurs. «Ce sont vos enfants, s'écria-t-elle, les enfants du peuple que vous vouez sans raison à la mort la plus cruelle!» Ces généreuses paroles émurent le capitaine, qui retira l'ordre d'incendie.
Mais bientôt il paya de sa vie cet acte d'humanité: Mme Morisot le vit fusiller sur la barricade voisine. Effrayée de cet horrible spectacle et voyant d'ailleurs que la flamme qui consumait un couvent placé tout auprès menaçait de les envahir, elle rassembla à la hâte les sœurs et les employés de l'établissement: tous se décidèrent à fuir. Une petite porte du jardin donnait sur le boulevard, encore au pouvoir des troupes de la Commune, et, pour le traverser, il fallait affronter une pluie de balles! N'importe, l'armée française était de l'autre côté. Toute la colonie se mit en marche pour tenter ce dangereux passage. Mme Morisot marchait en tête, tenant de chaque main un de ses propres enfants; trois autres de la maison se cramponnaient par derrière aux plis de sa robe; les bonnes sœurs portaient les infirmes et les malades dont plusieurs étaient atteints de la petite vérole. Venaient ensuite les nourrices avec leurs nourrissons suspendus au sein; il y avait même un enfant d'un jour, déposé la veille dans cet asile créé par la charité de saint Vincent de Paul. La colonne fugitive, composée de huit cents personnes, traversa lentement le boulevard; toutefois aucune ne fut atteinte par les projectiles.