Mais M. de Valfons n'était pas le seul laïque mêlé aux prisonniers. Le document dont nous avons déjà parlé nous en fait connaître un autre plus intéressant encore peut-être, le jeune Dereste. «Furieux que le père, écrivain royaliste, leur eût échappé, les factieux firent tomber sur le fils, âgé de quinze ans, les coups qu'ils voulaient lui porter. Mais le fils se montra digne du père... En proscrivant la vertu, les impies en firent paraître une nouvelle.—Je suis bien aise d'être ici, répétait le généreux enfant, puisque j'y suis dans la place de mon papa.»
La mort de l'évêque de Beauvais mit fin au massacre général, après lequel la plupart des meurtriers, Maillard à leur tête, retournèrent à l'Abbaye, en chantant ou plutôt hurlant des refrains révolutionnaires. Les autres assassins restèrent dans l'église ou dans les salles à boire, avec les individus du poste, le vin que le traiteur voisin avait été forcé de livrer pendant le massacre, et qui probablement ne lui fut jamais payé.
Vers neuf heures, ceux qui se trouvaient dans l'église entendirent un léger bruit venant d'une chapelle latérale. Aussitôt, comme les bêtes de proie quand elles flairent une piste, ils dressent l'oreille, et, armés de flambeaux, se hâtent d'accourir. Là, ils aperçoivent le pauvre abbé Dubray qui, caché jusqu'alors entre deux matelas, mais près de suffoquer, s'était vu forcé de faire un mouvement pour respirer. Des hurlements de joie saluent cette découverte. On arrache l'infortuné prêtre de son asile et on le traîne au milieu du sanctuaire où un coup de sabre lui fend le crâne. Ce fut la dernière victime.
Le nombre total des prêtres, massacrés aux Carmes seulement, est évalué à 115 ou 120. Il n'a pu être absolument fixé, parce qu'un certain nombre de prisonniers échappèrent, les uns, grâce à l'intervention d'amis puissants, qui les avaient fait sortir à l'avance; d'autres moins nombreux se sauvèrent en escaladant les murs du jardin. De ces derniers fut l'abbé Frontault, comme lui-même le raconte: «Les tambours qui battaient la générale, le son du tocsin, le bruit du canon d'alarme, nous annoncèrent bientôt que le peuple était en fureur, qu'il demandait des victimes, et que nous étions celles qu'on lui destinait. La tranquillité de la prison n'en fut pas troublée un moment. Chacun rentra dans son cœur, rappela sa foi, demanda la grâce de Dieu, lui offrit sa vie et continua en paix ses exercices. La récréation après le repas ne se ressentit pas de la froideur de la mort qui s'avançait. La même gaieté et la même sérénité régnèrent dans la conversation.
«... Vers quatre heures du soir, un bruit épouvantable, des hurlements furieux, tels que les pousseraient des tigres affamés, pénétrèrent tout à coup dans notre enceinte. La nature parla un moment: des cris de: nous allons périr! se font entendre. Mais la grâce triomphe bientôt: le plus morne silence annonce que chacun se prépare et se dépouille pour aller au bûcher ou monter à l'échafaud. Je me réunis à plusieurs qui, les yeux fixés sur une image de la sainte Vierge, attendaient de son intercession la force et le courage de verser leur sang en esprit de foi et de religion. Au même instant, nous jugeons par les cris redoublés des cannibales que la garde est forcée. Leurs blasphèmes affreux nous rappellent que c'est en haine de Dieu et de sa religion que nous allons être immolés. Je cours au devant des bourreaux; je les vois, la rage les transporte; la soif du sang les précipite sur nous; un d'eux me touche déjà de son arme tranchante; j'allais périr; mais le mouvement qu'il fait pour frapper son coup plus vigoureusement m'en laisse faire un autre, qui met entre lui et moi un mur de séparation. Il lui importait peu quelle victime frapper. Il m'abandonne et je franchis précipitamment le jardin où j'étais tombé.»
Quelques-unes des victimes durent la vie aux septembriseurs eux-mêmes, pris tout à coup d'un sentiment d'humanité qui ressemblait à un remords. Une dizaine de prêtres à peine restaient à égorger; parmi eux un ecclésiastique tout jeune encore, à la figure noble et sympathique.
Un des assassins s'approche:
—Tiens-tu beaucoup à la vie? lui dit-il.
—Sans craindre la mort, s'il dépendait de moi, je l'éviterais volontiers, pourvu...
—C'est bien, suis-moi!