La nécessité de supprimer le cimetière parut donc évidente à M. Lenoir lieutenant-général de police, à qui est due la première idée des Catacombes, réalisée en 1786 seulement. Tous les ossements recueillis dans les chapelles sépulcrales ou cimetières détruits depuis cette époque, ont trouvé place dans cette immense Nécropole où pareillement ont été déposés les restes d'un grand nombre des victimes de la Terreur.
CIMETIÈRE DU PÈRE LA CHAISE
Ce cimetière, le plus vaste de Paris, a été formé dans l'enclos de la maison du Mont-Louis[74], dite du Père La Chaise; puis successivement il s'est agrandi de tous les terrains environnants. Dans cette immense nécropole, qui ne remonte guère qu'aux premières années du siècle, se voient les tombeaux de presque tous les contemporains illustres et aussi d'innombrables inconnus. On ne peut nier qu'il n'y ait du vrai dans ces réflexions mélancoliques de Saint-Victor qui disait, en 1822, dans le tome quatrième de la 2e édition de son grand ouvrage:
«C'est à notre avis le spectacle le plus curieux et en même temps le plus déplorable que présente cette grande ville et nulle description n'en pourrait donner une juste idée.... Au milieu du silence des tombeaux, les pierres élèvent la voix et retracent toutes les passions qui fermentent dans la société et ce désordre effrayant des esprits qui, pour la première fois depuis l'existence du monde, la menace d'une entière dissolution. Là s'élève comme une ville composée de monuments funèbres où les rangs sont confondus, non pas seulement dans la même poussière, mais dans le même orgueil; le dernier artisan y a les honneurs de l'épitaphe; des marchands y bâtissent des mausolées qui le disputent à ceux des ducs et des princes; les familles des banquiers s'y font faire des caveaux comme faisaient autrefois les Châtillon et les Montmorency; à côté du médaillon d'un magistrat s'élève la statue d'une courtisane ou d'un histrion dont le marbre raconte les talents et les vertus. Dans ce nombre infini d'inscriptions funéraires, dont cette enceinte est comme pavée, reparaissent les attachements terrestres dans toute leur misère, c'est-à-dire sans espérance et sans résignation; elles présentent quelquefois des diffamations et des confidences scandaleuses; de toutes parts des éloges qui ressemblent à des apothéoses. Ces inscriptions nous apprennent que là sont confondues toutes les religions; souvent même elles expriment l'indifférence religieuse dans ce qu'elle a de plus révoltant, et en cherchant bien, on y trouverait jusqu'à la profession de foi du matérialiste et de l'athée[75]. On rencontre presque à chaque pas de ces pierres sépulcrales couvertes de fleurs sans cesse renouvelées, sans que cette offrande puérile, faite à de froids débris, soit accompagnée de la prière que demandent les âmes des trépassés: ainsi faisaient les païens, il n'y manque plus que leurs libations...
«Enfin, d'espace en espace, la croix y distingue les tombes des chrétiens qui y ont fait bénir les places qu'ils occupent; et bientôt sans doute il n'y en aura plus pour eux parce qu'il ne restera pas un seul coin de cette terre qui n'ait été profané.»
Le sceptique Docteur Noir, dans le Stello de Vigny, dira, bien des années après, avec plus d'exagération et l'accent de la raillerie amère: «Quand la foi est morte au cœur d'une nation vieillie, ses cimetières (et ceci en était un) ont l'aspect d'une décoration païenne. Tel est votre Père La Chaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui:
«—Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des petits jardins remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée comme pendules curieuses; le tout bien badigeonné, marbré, enjolivé, vernissé; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets; et sur la pierre des phrases semi-françaises de sensiblerie Riccobonienne, tirées des romans qui font sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses?»
«L'Indou sera embarrassé; il ne verra ni pagode de Brahma, ni statues de Wichnou aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept bras; il cherchera le turban de Mahomet et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des morts et ne la trouvera pas; il cherchera la croix et ne la trouvera pas, ou la démêlant avec peine, à quelques détours d'allée, enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les chrétiens font exception dans ce grand peuple; il se grattera la tête en la balançant et jouant avec ses boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sablés et danser sous les fleurs et sur des fleurs des morts; remarquant l'urne qui domine les tombeaux; n'ayant vu que rarement: Priez pour lui, priez pour son âme. Il vous répondra: «Très-certainement ce peuple brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'après la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs cadavres parce qu'il hérite enfin de leurs biens ou parce qu'il les félicite d'être délivrés du travail et de la souffrance.
«Puisse Siwa aux boules dorées et au col d'azur, adoré de tous les lecteurs du Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur dou-rouy, a, comme elle, deux faces trompeuses!»