«Lui-même, dit Jean Bouchet, ses vêtements laissés, fors chausses et pourpoints, se mit à pousser aux charrois et porter gros boulets de fer, en si grand labeur et diligence qu'à son exemple la plupart de ceux de l'armée, mêmement les Allemands, de son grand et bon vouloir ébahis, se rangèrent à cette œuvre, et par ce moyen fut toute l'artillerie passée par monts et vallées avec les munitions.
»... Et l'œuvre mise à louable fin, le seigneur de La Trémoille, noir comme un Maure, pour l'exténuante chaleur qu'il avait supportée, en fit rapport au roi qui lui dit:
«—Par le jourd'hui, mon cousin, vous avez fait plus que purent faire oncques Annibal de Carthage, ni Jules César, au danger de votre personne que ne voulûtes oncques épargner, dont vous sais à toujours gré.»
La victoire de Fornoue (1495), le seul fait éclatant de cette campagne, fut due aux habiles dispositions de La Trémouille au moins autant qu'au vaillant exemple donné par le monarque. Il en fut de même de la bataille d'Agnadel (1509), livrée et gagnée plus tard par Louis XII dans les mêmes conditions. C'est à propos de La Trémouille que ce prince, en montant sur le trône, dit cette mémorable parole que l'histoire s'est plu à enregistrer:
«Le roi de France ne venge pas les querelles du duc d'Orléans. Si La Trémoille a bien servi son maître contre moi, il me servira de même contre ceux qui seraient tentés de troubler l'État.»
Le Chevalier sans Reproche, comme l'appelle Jean Bouchet, ne trompa point ces espérances. Chargé de nouveau par Louis XII (en 1500) du commandement en chef de l'armée d'Italie, il conquit rapidement le Milanais en faisant prisonniers Louis Sforce et son frère. En 1509, repassant les monts avec le roi, il prit, comme nous l'avons dit, une part glorieuse à la victoire d'Agnadel. Marignan, la Journée des Géants, fut pour lui encore une illustre journée, mais aussi douloureuse, car son fils unique, le prince de Talmont, s'étant lancé trop avant, «fut retiré de la presse, navré de soixante-deux blessures,» dont plusieurs mortelles, et le lendemain il succomba. Le duc, malgré son chagrin profond, sut ne point se laisser abattre; mais la mère du jeune homme, Gabrielle de Bourbon, fut inconsolable: «dont en son cœur s'engendra une mortelle aposthume non curable aux remèdes... Une fièvre lente accompagnée de langueur, en decevant les médecins, la conduisit jusqu'au tombeau... Je n'oublierai, ajoute Jean Bouchet, sa très-louable mort, portant témoignage de sa sainte vie... Quant au bon seigneur de La Trémoille, fut son deuil si grand qu'il ne prenait repos assuré ni consolation pour laquelle il pût l'excès de ses soupirs modérer.»
Néanmoins, trois ans après, il épousa «par honneur,» c'est-à-dire dans l'espoir de laisser un héritier, la fille du duc de Valentinois dont le chroniqueur ne parle pas avec moins de complaisance que de la première épouse. «La jeune demoiselle était humble sans rusticité, grave sans orgueil, bénigne sans sottise, affable sans trop grande familiarité, dévote sans hypocrisie, joyeuse sans folie et bien parlante sans fard de langage, libérale sans prodigalité et prudente sans présomption.» Une merveille pour tout dire, et la perfection incarnée si le portrait n'est point flatté.
Pourtant le vieux guerrier n'hésita point à la quitter pour suivre le roi François Ier en Italie. Il se trouvait près du prince à la bataille de Pavie (1525) et «là fut abattu mort d'un coup d'arquebuse.» «Et en la bataille de Pavie, dit à son tour Brantôme, après avoir combattu vaillamment et plus que son vieil âge ne lui concédait, il mourut au champ de bataille et lit d'honneur, montrant par sa mort au monde que si quelquefois les grands capitaines sont défavorisés de la fortune en quelques exploits, pourtant il ne les en faut blâmer ni eux ni leurs courages, ni leurs valeurs, mais que la fortune qui tient toutes choses mondaines en sa main et se plaît en faveur, en disgrâce, en gloire et déshonneur, les donne en abondance et en épargne, ainsi que porte sa volonté, aux uns et aux autres.»
Or, le fidèle Bouchet (qui sans doute se mêlait de rimer) fit à La Trémouille cette épitaphe:
Au lit d'honneur il a perdu la vie,
Le bon Louis Trémoille ci-gisant,
Au dur conflit qui fut devant Pavie,
Entre Espagnols et Français par envie;
Dont son renom en tous lieux est luisant.
Il n'eut voulu mourir en languissant
En sa maison, ni sous obscure roche,
De lâcheté, comme il allait disant;
Pour ce est nommé: Chevalier sans Reproche.