LES VIEILLES RUES

ET LES AUTRES.


LE VIEUX PARIS

Beaucoup de rues nouvelles, bâties si vite, s'improvisent en quelque sorte, ce qui fait qu'on les désigne d'une façon assez arbitraire, et le plus souvent comme le plus facilement, par un nom propre. Il n'en était point ainsi autrefois alors que, dans la ville ou les faubourgs, les maisons, s'élevant successivement et lentement, finissaient, comme au village, par former une rue après un laps de temps plus ou moins long. La dénomination sortait de la nature même des choses, et presque toujours originale et pittoresque, tellement que d'habitude le nom adopté par le populaire se conservait par la tradition seule de longues années, des siècles; car ce n'est qu'en 1728, qu'on a commencé à placer des inscriptions à l'entrée des rues pour rappeler leur nom. Les origines de nos anciennes voies sont donc pour la plupart curieuses et singulières; «elles proviennent, dit très bien Saint Victor, ou du nom de quelque personnage distingué qui y possédait une maison remarquable, ou de quelque enseigne singulière qui avait frappé les yeux du peuple, ou de quelque évènement extraordinaire qui y était arrivé. Plusieurs devaient leur titre à leur malpropreté habituelle, d'autres aux vols et assassinats qui s'y commettaient; quelques-unes enfin ont des noms dont l'origine et le sens sont entièrement inconnus.[26]» Afin d'ajouter à l'intérêt de ces récits historiques, nous nous proposons de faire connaître les dites origines aussi bien que les souvenirs qui s'y rattachent. Grâce à tant d'épisodes, d'anecdotes, de détails variés, et souvent presque inédits, cette Seconde Partie de notre travail n'offrira pas moins d'attrait, nous osons l'espérer, que la Première composée de biographies développées.

Mais avant de commencer, afin que rien ne soit perdu pour le lecteur, il nous semble utile de résumer en quelques pages les récits des historiens[27], formant souvent d'énormes volumes, et relatifs aux origines du vieux Paris lui-même.

Les origines de cette ville, pour nous servir d'une expression banale mais forcée, se perdent dans la nuit des temps. Vers l'an 54 avant Jésus-Christ, on voit ses habitants, membres de la tribu gauloise des Parisii, combattre courageusement les Romains qui voulaient les soumettre; mais après avoir repoussé Labiénus, lieutenant de César, ils furent vaincus par celui-ci qui s'empara de l'île où s'élevait Lutèce (Lutetia); car tel était le nom que portait alors la cité; «nom que les uns dérivent de lutum, boue, argile, parce que le territoire de cette ville était marécageux, dit M. Louvet, et auquel d'autres trouvent une origine celtique, en sorte qu'il signifierait ville entourée d'eau, ou encore île du Corbeau

Quoiqu'il en soit, César, pour s'assurer de sa conquête, la fit entourer de murailles et deux tours ou forteresses s'élevèrent à la tête des ponts de bois jetés sur le fleuve à l'endroit où se trouvent aujourd'hui le Petit-Pont et le Pont-au-Change. Dès lors, Lutèce devint la résidence des gouverneurs romains dans les Gaules. On sait qu'elle était particulièrement chère à Julien, qui y reçut le titre d'auguste. Vers l'an 245[28], saint Denis vint y prêcher l'Évangile avec ses compagnons et leur martyre prépara le triomphe de la foi.

Chilpéric Ier, roi des Francs, eut la gloire de chasser les Romains de Paris qui devint sous Clovis, son fils et son successeur, la capitale du royaume. Probablement c'est alors que la cité échangea son nom ancien de Lutèce contre celui de Paris, Parisius, dit saint Grégoire de Tours. Ce nom lui vient selon toute apparence de ses premiers habitants les Parisii, cette origine paraît beaucoup plus vraisemblable que l'opinion, chère à nos vieux auteurs pourtant, qui, par une tradition fabuleuse sans nul doute, fait descendre la famille royale des Francs et les fondateurs de Paris des Troyens et du fils de Priam.

Les princes mérovingiens témoignèrent tous d'une grande prédilection pour Paris, leur capitale; il n'en fut pas de même des Carlovingiens qui n'y résidèrent que par intervalles. Sous les descendants dégénérés de Charlemagne, on sait que la ville fut plus d'une fois exposée aux ravages des barbares du Nord, dits Normands, et le siége qu'elle soutint contre eux, au temps d'Eudes et de l'évêque Gozlin, est célèbre. Hugues Capet, le fondateur de la 3e dynastie, s'établit de nouveau à Paris qui n'a plus cessé d'être la capitale du royaume. Déjà la ville commençait à s'étendre sur les deux côtés du fleuve, aussi Philippe Auguste ordonna la construction d'un nouveau mur d'enceinte qui, partant du Louvre, s'arrêtait au quai des Ormes et des Célestins, en passant par la rue St-Honoré, la pointe Ste-Eustache, la place Baudoyer, etc.