Une quatrième enceinte s'éleva au temps où Marcel était prévôt des marchands (1356). La ville s'agrandit encore ce qu'elle ne cessa de faire, au point qu'il fallait constamment reculer les fortifications, tantôt d'un côté tantôt d'un autre, tantôt au nord, tantôt au midi. Car Paris, si rudement éprouvé pendant les guerres religieuses du 16e siècle, resta ville de guerre jusqu'au règne de Louis XIV qui fit abattre les murailles, combler et planter d'arbres les fossés changés en boulevards pour la promenade[29]. La ville alors put s'étendre en toute liberté. La Révolution fut un temps d'arrêt pour ce mouvement d'expansion, les travaux s'étant ralentis ou même arrêtés alors que, sous ce régime abominable autant qu'inepte de la Terreur, la richesse, l'apparence même de la fortune devenait un crime. Le calme rétabli, Napoléon, consul et surtout empereur, se préoccupa constamment de l'agrandissement et de l'embellissement de Paris qui lui dut de nombreux monuments, la Bourse, la colonne de la Place Vendôme, les ponts d'Austerlitz, d'Iéna, des Arts, etc.

Sous la Restauration comme pendant le règne de Louis Philippe, d'importants travaux s'exécutèrent à Paris qui cependant gardait toujours un peu, dans certains quartiers surtout, la Cité, la rue St-Jacques, le faubourg St-Germain, etc., sa vieille physionomie qu'il perd tous les jours davantage depuis les dernières et colossales entreprises qui font de la ville entière un vaste chantier de démolition et de construction. On ne saurait nier assurément que la ville y gagne au point de vue de l'hygiène et que beaucoup de ces grands travaux n'aient leur utilité, ne fussent même d'une absolue nécessité; il est permis toutefois de regretter qu'on ait voulu tout faire à la fois et en outre que les plans généralement adoptés semblent avoir pour résultat de donner à la grande capitale, remarquable naguère par ses aspects variés et pittoresques, un caractère monotone d'uniformité. Qu'y a-t-il pour le rêve et la poésie dans l'interminable rue Lafayette, aux maisons ennuyeusement pareilles, ou dans l'éternel boulevard Haussmann[30]?

Faut-il répéter, après bien d'autres, que dans toutes ces habitations nouvelles, luxueuses en dépit de l'architecture banale, il n'y a place que pour les riches et même richissimes et que, nous ne dirons pas les pauvres gens, mais les gens modestes, lettrés, artistes et autres, ne trouvent plus à se loger. À cela on répond que les dites demeures royales et princières ne sont mie faites pour eux, pas plus que les cages dorées, enluminées, sculptées pour les vulgaires pierrots. Fort bien alors, mais c'est les forcer à percher sur les arbres et pignons, ce qui n'est guère commode et récréatif en hiver, outre que dame Police ne le tolère point.

Un mot encore avant de terminer. Voici des Parisiens et Parisiennes un assez joli portrait que Sauval traçait, il y a longtemps déjà[31], et qui aujourd'hui encore ne manque ni de vérité, ni d'actualité: «Les Parisiens sont bons, dociles, fort civils, aiment les plaisirs, la bonne chère, le changement de modes, d'habits, d'affaires.... Les gens riches et qualifiés se traitent et s'habillent aussi magnifiquement qu'ils se logent... Les dames de qualité et les riches n'y font rien que jouer, se promener, faire des visites, aller au bal et à la comédie; elles sont si superbement vêtues qu'elles dépensent en gants, en passementeries et autres galanteries plus que des princesses étrangères en toute leur maison. Les Grands en un mot (les Riches), hommes et femmes, font tant d'excès que leur revenu, quelque prodigieux qu'il soit, n'y pouvant suffire, ils dissipent en peu d'années ce que leurs pères, durant toute leur vie, ont eu bien de la peine à amasser.»

[ [26] Saint-Victor: Tableau historique et pittoresque de Paris; 3 vol. in-4º ou 8 vol. in-8º, 2e édit. 1822.

[ [27] Corrozet, Sauval, Félibien et Lobineau, l'abbé Lebœuf, Jaillot, Ste-Foix, St-Victor, Piganiol de la Force, etc.

[ [28] D'après une ancienne tradition, dès le premier siècle de l'ère chrétienne, et au temps des apôtres mêmes.

[ [29] Est-il besoin de rappeler qu'en 1840, grâce à M. Thiers, les fortifications ont été relevées et plus formidables?

[ [30] Nous écrivions cette introduction avant les derniers évènements.

[ [31] Sauval est mort en 1670. Son livre, en 3 volumes in-fº, a pour titre: Recherches des Antiquités de la ville de Paris.