APRÈS LES DEUX SIÈGES (1870-1871)

I

Le chapitre qu'on vient de lire était écrit, on le comprend, depuis assez longtemps déjà, car notre livre allait être mis sous presse quand éclata la guerre (juillet 1870). Au lendemain de l'armistice, nous écrivions:

Ce paragraphe, qui nous avait paru si curieux à reproduire naguère, a singulièrement perdu de son actualité et de son piquant aujourd'hui. Dans Paris assiégé, dans Paris ville de guerre, plus de bourgeois passionnés du luxe et du bien-être, plus de négociants et de banquiers ne songeant qu'à la Bourse et aux affaires, mais des milliers et des milliers de braves soldats, ardents à l'exercice et soucieux seulement de bonnes armes, afin de pouvoir faire hardiment face à l'ennemi. Les Parisiennes, elles aussi, ne se préoccupent plus, oh! plus du tout, de la toilette, mais des graves devoirs de la mère de famille et des soins de la ménagère, et simplement vêtues, courent dès le matin au marché à moins qu'elles ne s'empressent pour aider ou suppléer au besoin la sœur de charité dans les ambulances.

C'est donc en toute vérité qu'un éminent académicien auquel cette fois on ne peut qu'applaudir, disait récemment dans une conférence au profit des blessés: «Je ne vous dirai pas, comme on le répète trop, que vous êtes sublimes, que vous emportez l'admiration du monde; non! Je vous dirai simplement, ce qui est bien plus fort, selon moi, que vous êtes redevenus honnêtes! Avec l'honnêteté a reparu un mot que je n'ai pas entendu vingt fois en vingt ans sur les boulevards, et que je trouve maintenant sur toutes les bouches; c'est le mot devoir. Vous rencontrez un ami qui revient du rempart, fatigué, blêmi; vous le plaignez: «Que voulez-vous,» mon cher, vous répond-il, il faut faire son devoir.»

«.... Brave et cher Paris! je m'étonne toujours d'entendre dire qu'il est triste d'aspect! Paris triste! Je ne l'ai jamais trouvé si beau! Oui, ce Paris cerné, bloqué, bastionné, sans chemins de fer, sans spectacles, sans gaz, et se découronnant par ses propres mains des forêts qui l'environnent comme une veuve qui coupe sa chevelure en signe de deuil, ce Paris me semble mille fois plus brillant que dans ses beaux jours de fête!... Que dis-je? plus brillant même que dans ces incomparables mois de l'Exposition universelle, où il donnait une hospitalité si loyale et si cordiale à ceux qui l'égorgent aujourd'hui. Car Paris alors n'exposait que son génie; aujourd'hui, il expose aux yeux du monde quelque chose qui vaut mille fois plus que toutes les merveilles de l'industrie, de la science et de l'art: son âme.»

Un confrère de M. E. Legouvé, M. Vitet, auquel nous devons tant de beaux travaux sur l'art, faisant trêve à ses chères études, a écrit aussi sur Paris assiégé des pages éloquentes dont nous détachons avec bonheur ce fragment: «... En attendant et quoi qu'on fasse, je demande à Paris de reprendre au plus vite cette mâle attitude qui pendant six semaines lui a fait tant d'honneur.... Laissons-là ces idées d'atermoiements, de suspension de siége, d'armistice et d'accommodement; pensons à la défense et ne pensons qu'à elle.

«Ne rêvez plus théâtres rouverts, promenades, voyages, libres correspondances; ne laissez pas votre imagination savourer ces fruits défendus; parcourez le rempart, et, du dehors surtout, regardez cette ville à l'aspect si nouveau, si désolé, si nu, si grandiose et si fier. Regardez cet immense espace qui vous sépare des bastions, puis, en levant la tête, ces longues files horizontales qui vous transportent en idée au fond des grandes landes ou devant les dunes de la mer.