Parmi les écrits que nous aurons l'occasion de citer dans notre travail sur les vieilles rues, il s'en trouve de singuliers, et les plus anciens de tous peut-être: ce sont des poèmes descriptifs, si l'on peut appeler du nom de poèmes ces litanies peu harmonieuses de vers sur des sujets qu'on ne s'aviserait guère aujourd'hui de mettre en rimes, comme le dit le judicieux abbé Lebœuf. Mais les trouvères du XIIe et du XIIIe siècle, dont la langue rimée était la langue habituelle, trouvaient plaisir à certaines difficultés. Il faut convenir cependant qu'ils ne réussissaient pas toujours à les surmonter, et la sèche nomenclature des Moustiers de Paris, de Rutebœuf, par exemple, n'a pas la grâce de quelques-uns de ses autres poèmes. Plus curieux, pour le fond comme pour la forme, me paraît le poème de Guillaume de la Villeneuve, les Crieries de Paris, que j'aurai plus d'une fois l'occasion de citer et qui commence ainsi:
Or vous dirai en quelle guise
Et en quelle manière vont
Cil (ceux) qui denrées à vendre ont
Et qui pensent de leur preu (profit) faire,
Qui jà ne finiront de braire (crier).
Parmi Paris jusqu'à la nuit
Ne cuidiez-vous (pensez-vous) qu'il leur (anuit) ennuie
Que jà ne seront à séjour:
Oiez qu'on crie au point du jour:
...............
Oisons, pigeons et chair salée,
Chair fraîche moult (beaucoup) bien conraée (parée),
Et de l'allie (sauce à l'ail) à grand planté (abondance).
Et puis après, pois chauds pilés,
Et féves chaudes par delez (auprès),
Aulx et oignons à longue haleine,
Puis après, cresson de fontaine,
Cerfeuil, pourpier tout de venue (tout de même),
Puis après, porète (poirée) menue,
...............
J'ai bon fromage de Champagne,
Or y a fromage de Brie.
...............
Li (les) autres dit autres nouvelles:
Qui vend vieux pots et vieilles pelles! etc.
Il se trouve aussi parfois des vers bien frappés dans Le Dit des Rues de Paris, de Guillot, publié pour la première fois par l'abbé Lebœuf (T. II de son livre), et dont voici le début:
Maint dit a fait de Rois, de Comte,
Guillot de Paris en son conte;
Les rues de Paris brièment
A mis en rime, oyez comment.
La pièce se termine par ces vers témoignant des bons sentiments de l'auteur encore que tels autres passages soient moins édifiants:
Le doux Seigneur du firmament
Et sa très douce chère Mère
Nous défende de mort amère.
Quoique assez heureux, ces vers pourtant ne valent pas, pour l'originalité de l'idée et même pour la forme, le début d'un autre poème du même genre, par un anonyme, et publié sous ce titre: Les Rues de Paris en vers, dans le savant ouvrage de M. Giraud: Paris sous le règne de Philippe-le-Bel.
Aucunes gens m'ont demandé
Pourquoi me suis si empiré.
Ne me vient pas de maladie,
Il me vient de mélancolie.
L'autre jour à Paris alé (allai),
Oncques mais (jamais) n'y avais été.
Avecque moi menai ma femme.
Emprès (près) rue Neuve-Notre-Dame,
La perdis en un carrefour;
On n'y voit non plus qu'en un four:
D'un côté alla et moi d'autre;
Oncques puis ne vîmes l'un l'autre.
Or ai-je bien fait mon devoir.
Vous saurez bien si je dis voir (vrai),
Quand vous saurez où je l'ai quise (cherchée),
En quel (quelle) manière et en quel (quelle) guise.
En effet, il n'est aucune rue ni ruellette de la ville que l'époux dolent ne visite et ne nomme; mais à la parfin, la chose faite en conscience et la dame ne se retrouvant point, non plus que la Creüse d'Enée, notre homme en prend son parti assez vite, ce semble, et sur un ton qui ne témoigne pas d'un chagrin bien profond:
Tant l'ai quise que j'en suis las:
Or, la quière qui voudra,
Jamais mon corps ne la querra.