L’ingénieur se tut.—L’obscurité de la chapelle empêcha Rosario de voir le sourire avec lequel son cousin accueillait cette étrange question.
—Il faudra bien que je finisse par y croire—répondit-il enfin.
—Qu’est-ce qui nous sépare? Maman me défend de te voir; mais en dehors de ton athéisme, elle ne te reproche rien. Elle me dit d’attendre... que tu te décideras... que tu veux... que tu ne veux pas... Parle-moi franchement... T’es-tu fait de ma mère une mauvaise idée?
—Pas le moins du monde—répliqua-t-il avec ménagement.
—Ne crois-tu pas, comme moi, qu’elle m’aime beaucoup; qu’elle nous aime tous les deux; qu’elle ne veut que notre bien, et qu’en somme nous finirons par obtenir d’elle le consentement que nous désirons?
—Si tu le crois ainsi, je le croirai de même... Ta mère nous adore l’un et l’autre... Mais il faut bien reconnaître, ma chère Rosario, que le démon est entré dans cette maison.
—Ne raille pas—répondit-elle affectueusement...—Maman est très bonne. Elle ne m’a pas dit une seule fois que tu ne fusses pas digne d’être mon mari. La seule chose qu’elle te reproche, c’est ton athéisme. On prétend, en outre, que je suis sujette aux manies, et que j’ai maintenant celle de t’aimer de toute mon âme. Il est de règle dans notre famille de ne contrarier les manies d’aucun de ses membres, parce qu’elles s’aggravent d’autant plus qu’on les contrarie davantage.
—Eh! bien, je crois que tu as autour de toi d’excellents médecins qui se sont proposé de te guérir, et qui, mon adorée, ne tarderont pas à y parvenir.
—Non, non, non, mille fois non!—s’écria Rosario en appuyant son front contre le sein de son fiancé.—Je veux devenir folle de toi. C’est à cause de toi que je souffre; c’est par toi que je suis malade; c’est pour toi que je méprise la vie et m’expose à la mort... Car je le prévois; demain je serai moins bien; ma maladie s’aggravera... Je mourrai: mais que m’importe?
—Tu n’es pas malade—répliqua-t-il avec énergie,—tu n’as autre chose qu’un trouble moral qui naturellement entraîne quelques légers ébranlements nerveux; ce que tu éprouves n’est que la souffrance occasionnée par l’horrible violence qu’on ne cesse de te faire. Ton âme simple et généreuse ne comprend pas cela. Tu cèdes; tu pardonnes à ceux qui te font du mal; tu t’affliges et attribues ton malheur à de funestes influences surnaturelles; tu souffres en silence; tu présentes ton innocente tête au bourreau; tu te laisses exécuter, et la lame plongée dans ta gorge te paraît être une épine de fleur qui s’y est enfoncée au passage. Défais-toi de ces idées, Rosario; considère sous son vrai jour notre situation qui est grave; cherches-en la cause où elle est réellement, et ne te laisse pas aller, ne cède pas au chagrin qu’on t’impose en énervant et ton âme et ton corps. Le courage te rendra la santé, car tu n’es pas réellement malade, ma chère bien-aimée, tu n’es... veux-tu que je te le dise?... tu n’es qu’effrayée, épouvantée. Tu ressens les effets de ce que les anciens ne savaient pas définir et appelaient maléfice. Allons, Rosario, du courage! Aie confiance en moi! Lève-toi et suis-moi. Je ne t’en dis pas davantage.