Les uns, se parlant à eux-mêmes entre la veille et le sommeil, murmuraient:
—On nous a enfin envoyé cette canaille.
D’autres se levaient précipitamment en grognant:
—Nous allons les voir, ces damnés.
Quelqu’un s’écria:
—Cela ne se passera pas ainsi!... Ils nous demandent des conscrits et des contributions; nous répondrons à leur double demande par d’innombrables coups de bâton.
Dans une autre maison on entendit ces paroles gaîment prononcées:
—S’il y avait mon fils!... Si mon frère s’y trouvait!...
On ne voyait en somme que gens sautant à bas de leur lit, s’habillant en toute hâte et ouvrant les fenêtres pour voir le bruyant régiment qui entrait en même temps que les premières lueurs du jour. La ville était l’image de la tristesse, de la vieillesse, du silence: l’armée celle de la gaîté, de la jeunesse et du bruit. Par l’entrée de celle-ci dans celle-là, il semblait que la momie reçût d’une façon merveilleuse le don de la vie et sortît de son cercueil pour danser à la ronde autour d’elle. Quel mouvement, quelles clameurs, quelle gaîté, quels rires! Rien n’est intéressant comme un corps d’armée. C’est la patrie sous son aspect juvénile et vigoureux. Ce que, considérée dans chacun des individus qui la composent, cette même patrie peut avoir d’inepte, de turbulent, de superstitieux parfois, et souvent de condamnable, disparaît sous la pression de fer de la discipline qui, de tant de petites individualités insignifiantes, fait un tout merveilleux. Le soldat, c’est-à-dire le corpuscule, en se séparant, après le commandement de rompez les rangs, du corps dans lequel il a vécu d’une vie régulière et parfois sublime, peut conserver quelques-unes des qualités qui sont propres à l’armée. Mais ce n’est pas ce qui arrive le plus généralement. La séparation amène au contraire d’ordinaire un prompt relâchement, d’où il résulte que, tandis que l’armée est la plus haute personnification de la gloire et de l’honneur, une réunion de soldats peut être une calamité insupportable, et que les populations qui pleurent de joie et d’enthousiasme en voyant entrer dans leurs murs un bataillon victorieux, n’éprouvent que de la défiance et de l’effroi lorsque, isolés et sans discipline, messieurs les soldats pénètrent chez elles.
Ce dernier cas était celui de la ville d’Orbajosa. Comme il n’y avait alors ni victoire à célébrer, ni motif d’aucune sorte à tresser des couronnes, dresser des arcs de triomphe ou même mentionner les prouesses de nos héros, tout ne fut que crainte et défiance dans la ville épiscopale qui, malgré sa pauvreté, ne manquait pas de trésors en volailles, fruits, argent et jeunesses, auxquels l’arrivée des disciples de Mars que l’on sait faisait courir les plus grands risques.