Outre cela, la patrie des Polentinos, en tant que ville complètement étrangère au mouvement qu’ont déterminé le commerce, la presse, les chemins de fer et autres agents de civilisation que nous n’avons pas à énumérer ici, n’aimait pas qu’on vînt troubler le calme de son existence. Chaque fois qu’on lui en fournissait l’occasion, elle montrait une vive répugnance à se soumettre à l’autorité centrale qui nous gouverne bien ou mal, et rappelant ses anciens privilèges, qu’elle rabâchait comme le chameau rumine l’herbe qu’il a mangée la veille, elle faisait parade d’une certaine indépendance séditieuse et de mœurs anarchiques qui à diverses reprises, donnèrent d’assez grands cassements de tête au gouverneur de la province.
Il faut noter encore qu’Orbajosa avait des antécédents ou plutôt des ancêtres factieux. A n’en pas douter, elle conservait dans son sein quelques fibres énergiques du genre de celles qui, suivant l’opinion enthousiaste de D. Cayetano, la poussèrent dans les âges passés à l’accomplissement d’actions épiques inouïes; et, bien qu’en décadence, elle éprouvait encore de temps à autre l’impérieux besoin de faire de grandes choses, pour si stupides ou extravagantes qu’elles pussent être. Ayant donné au monde tant de ses illustres fils, elle voulait sans doute que ses rejetons actuels, les Caballucos, les Merengues et les Pelosmalos, renouvelassent les gestes glorieux de ceux d’autrefois.
Chaque fois que des séditions éclatèrent en Espagne, ce petit coin de terre donna à entendre qu’il n’existait pas en vain sur la surface du globe, alors même qu’il ne servit jamais de théâtre à une véritable campagne. Son génie, sa situation, son histoire le réduisaient au rôle secondaire d’enrôleur de factions. Orbajosa fit présent au pays de ce produit national en 1827, sous les Apostoliques, durant la guerre de sept ans, en 1848, et à d’autres époques moins marquantes de notre histoire. Les factions et les factieux y furent toujours populaires. Cette circonstance funeste est due à la guerre de l’Indépendance, une de ces bonnes choses qui ont été l’origine d’une infinité de choses détestables. Corruptio optimi pessima. Et avec la popularité des factions et des factieux coïncidait naturellement l’impopularité toujours croissante de tout ce qui entrait à Orbajosa porteur d’une délégation ou d’un mandat du pouvoir central. Les soldats y furent toujours si mal vus que chaque fois que les vieillards parlaient d’un crime, d’un vol, d’un assassinat, d’un viol ou de n’importe quel autre épouvantable méfait, ils ajoutaient: cela se passa à l’époque où vint la troupe.
Puisque nous en sommes sur cet important sujet, il est bon de dire que les bataillons envoyés, à l’époque où se passait l’histoire que nous racontons, ne venaient pas à Orbajosa pour se promener dans les rues, mais qu’ils y venaient remplir une mission dont il sera clairement et avec détails parlé plus loin. Comme circonstance non dépourvue d’intérêt, nous ajouterons que les faits rapportés datent d’une année qui n’est ni bien rapprochée ni bien éloignée de la présente, de même qu’on peut dire qu’Orbajosa (la romaine Urbs Augusta, bien que quelques érudits modernes, examinant de plus près le ajosa, opinent que cette terminaison lui vient de ce qu’elle est la patrie du meilleur ail du monde) n’est ni très loin, ni très près de Madrid, sans affirmer non plus que ses glorieux fondements se trouvent au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, car ils peuvent être partout, en quelque endroit que les Espagnols fixent leurs regards et sentent le piquant de son ail.
Lorsque la municipalité eut distribué aux soldats les billets de logement, chacun se mit en quête du foyer qui lui avait été assigné. On les y recevait de très mauvaise grâce et on les reléguait dans les endroits les plus atrocement inhabitables des maisons. Les jeunes filles du pays n’étaient pas, il faut en convenir, absolument mécontentes, mais on exerçait sur elles une grande vigilance, car il n’était pas décent de paraître bien aise de la visite d’une telle canaille. Seuls, les soldats enfants de la contrée étaient traités comme des rois. Les autres étaient considérés comme tout ce qu’il peut y avoir de plus étranger.
A huit heures du matin, un lieutenant-colonel de cavalerie entra, muni de son billet, chez doña Perfecta Polentinos. Les domestiques le reçurent, ainsi que leur avait ordonné la señora qui, se trouvant dans un déplorable état d’esprit, ne voulut pas voir le militaire, et ils lui assignèrent l’unique pièce de la maison qui, paraît-il, fût disponible, c’est-à-dire la chambre occupée par Pepe Rey.
—Qu’ils s’arrangent tous les deux comme ils pourront,—dit doña Perfecta d’une voix pleine de fiel et de vinaigre. Puis, s’ils se trouvent à l’étroit, qu’ils aillent loger dans la rue.
Avait-elle l’intention de pousser ainsi à bout son infâme neveu, ou bien n’y avait-il pas réellement dans toute la maison d’autre pièce disponible? Nous l’ignorons, les chroniques d’où nous avons tiré cette histoire véridique ne disant pas un mot d’une si importante question. Ce que nous savons d’une façon incontestable, c’est que, au lieu d’éprouver de l’ennui de se trouver logés ensemble, les deux hôtes en furent enchantés, car ils étaient de vieux amis.
Si grande et si joyeuse fut leur surprise de se rencontrer qu’ils ne cessaient de s’adresser des questions et de pousser des exclamations en se félicitant mutuellement de l’étrange hasard qui les réunissait dans ce lieu et en pareille occasion.
—Pinzon!... Toi ici!... mais qu’y a-t-il donc? Je ne te soupçonnais certes pas si près...