—Ne dis pas de mal de ces braves gens. Mais, comme tu es venu à propos! On dirait, mon cher Pinzon, que Dieu t’envoie à mon secours... J’ai un projet terrible, une aventure, un plan, mon cher ami... si tu veux que nous l’appelions ainsi, et il m’eût été très difficile de le mener sans toi à bonne fin. Il y a un moment je devenais fou en y réfléchissant, et plein d’angoisse, je me disais: «Ah! si j’avais ici un ami, un bon ami...»
—Un projet, un plan, une aventure... De deux choses l’une, monsieur le mathématicien, ou il s’agit de trouver la direction des ballons, ou il y a là-dessous quelque amourette...
—C’est sérieux, très sérieux. Couche-toi, dors un peu, et ensuite nous causerons.
—Je vais me coucher, mais je ne dormirai pas. Tu peux me raconter tout ce que tu voudras. Seulement je te demande de me parler le moins possible d’Orbajosa.
—C’est précisément d’Orbajosa que je veux te parler. Est-ce que tu as aussi de l’antipathie pour ce berceau de tant d’illustres personnages?
—Ces Ajeros... car nous les appelons les marchands d’ail... ces Ajeros, dis-je, seront aussi illustres que tu le voudras; mais pour moi, ils m’affectent non moins désagréablement que l’âcre odeur de leur marchandise. C’est une population dominée par des individus qui enseignent la méfiance, la superstition et l’horreur du genre humain. Lorsque nous en aurons le loisir, je te raconterai un fait... un événement mi-comique, mi-terrible qui m’arriva ici l’an dernier... Lorsque je te le raconterai, tu riras, toi, tandis que je me sentirai bouillonner de colère... Mais enfin, ce qui est passé est passé.
—Ce qui m’arrive n’a rien de comique.
—Mais ce n’est pas le seul motif que j’ai d’abhorrer cette population. Il faut que tu saches qu’en 1848 quelques partisans sans entrailles assassinèrent ici mon père. Il était général de brigade en non activité de service. Le gouvernement le fit appeler, et il passait par Villahorrenda pour se rendre à Madrid lorsqu’il fut saisi par une demi-douzaine de scélérats... Il y a ici plusieurs dynasties de guerilleros: les Aceros, les Caballucos, les Pelosmalos... un bagne en liberté, comme disait quelqu’un qui savait bien ce qu’il disait.
—Je suppose que ce n’est pas pour avoir le plaisir de visiter les agréables jardins d’Orbajosa que sont venus ici deux régiments d’infanterie et quelques escadrons de cavalerie.
—Que veux-tu? Nous venons parcourir le pays. Il y a de nombreux dépôts d’armes. Le gouvernement ne se hasarde pas à destituer la majeure partie des ayuntamientos[27] sans éparpiller quelques compagnies dans les villages. Il y a dans ce pays tant d’agitation factieuse; les provinces voisines son déjà si infestées; et le district municipal d’Orbajosa a, en outre, joué un rôle si brillant dans toutes les guerres civiles qu’on craint que les bravos d’ici ne se mettent en marche pour saccager tout ce qu’ils rencontreront sur leur chemin.