—Toi, au contraire, tu es un saint. Faut-il que je me mette à genoux devant ta Sainteté et que je te demande pardon?

—Señora—dit sérieusement Pepe en cessant de manger—je vous prie de ne pas vous moquer aussi impitoyablement de moi. Je ne saurais vous suivre sur ce terrain.—La seule chose que j’ai dite, c’est que je suis venu à Orbajosa appelé par vous.

—Et c’est parfaitement vrai. Ton père et moi, nous avions décidé que tu te marierais avec Rosario.—Tu vins pour la connaître. Je te regardai dès lors comme mon fils... Tu feignais d’aimer Rosario.

—Un mot, s’il vous plaît—objecta Pepe.—J’aimais et j’aime réellement Rosario; c’est vous qui avez feint de m’accepter pour fils; me recevant avec une trompeuse cordialité, vous avez employé dès le premier moment toutes les manœuvres de la ruse la plus raffinée pour contrarier et éluder l’accomplissement des propositions faites à mon père; dès le premier jour vous vous êtes proposé de me désespérer, de me rebuter, et, le sourire sur les lèvres et la bouche pleine de paroles affectueuses, vous n’avez cessé de me torturer, de me faire mourir à petit feu; en vous tenant prudemment dans l’ombre de façon à ne pas même courir le risque d’être soupçonnée, vous m’avez suscité une foule de procès; vous m’avez fait enlever la mission officielle que j’avais en arrivant à Orbajosa; vous m’avez rendu odieux à la population; vous m’avez fait expulser de la cathédrale; vous m’avez constamment tenu à l’écart de celle que j’aime; vous avez imposé à votre fille une réclusion inquisitoriale qui la mènerait bien vite à la tombe si Dieu n’y mettait bon ordre.

Doña Perfecta devint écarlate. Mais ce vif emportement de son orgueil blessé en se voyant si bien découverte passa rapidement et la laissa pâle et verdâtre. Ses lèvres tremblaient. Repoussant le couvert qu’elle avait devant elle, elle se leva. Son neveu se leva aussi.

—Mon Dieu, Notre-Dame de Bon-Secours!—s’écria la señora qui en même temps porta ses deux mains à sa tête et la comprima en signe de désespoir.—Est-il possible que je mérite d’être si atrocement outragée? Pepe, mon enfant, est-ce bien toi qui parles ainsi?... Si j’ai fait ce que tu dis, je suis vraiment une bien grande pécheresse.

Elle se laissa tomber sur le sofa en se couvrant le visage de ses deux mains. Pepe s’approcha d’elle lentement; il remarqua qu’elle sanglotait et versait d’abondantes larmes. En dépit de sa conviction que tout cela était joué, il ne put vaincre le léger attendrissement qui s’emparait de lui, et, sa colère tombant, il fut jusqu’à un certain point affligé d’en avoir tant dit et d’avoir parlé si durement.

—Ma chère tante—lui fit-il remarquer en lui posant la main sur l’épaule.—Si vous me répondez par des larmes et des sanglots, vous pourrez m’attendrir, mais vous ne me convaincrez pas. Parlez-moi raison, dites-moi tranquillement que j’ai tort de penser ce que je pense, donnez-moi ensuite la preuve que je me trompe, et je reconnaîtrai mon erreur.

—Laisse-moi. Tu n’es pas le fils de mon frère. Si tu l’étais, tu ne m’aurais pas insultée comme tu viens de le faire. Est-ce que je suis une intrigante, une comédienne, une harpie hypocrite, une instigatrice de troubles domestiques?...

Ce disant, la señora avait découvert son visage et contemplait son neveu avec une expression béate. Pepe était perplexe. Les larmes, de même que la douce voix de la sœur de son père, ne pouvaient être pour lui choses indifférentes. Des paroles de pardon lui venaient aux lèvres. Homme d’ordinaire très énergique, tout ce qui excitait sa sensibilité et agissait sur son cœur, le changeait aussitôt en enfant. Défaut de mathématicien. On prétend que Newton lui-même était ainsi.