—On craint de voir se lever ici des guérillas—dit Pepe qui sentit un frémissement courir dans tous ses membres—et le gouvernement est décidé à écraser les Orbajociens, oui, à les écraser, à les pulvériser.

—Une minute, une minute, arrête-toi là, pour l’amour de Dieu, et ne nous pulvérise pas si vite!—s’écria ironiquement la señora... Infortunés que nous sommes! Aie au moins pitié de nous; laisse vivre ces malheureuses créatures. Est-ce que tu serais, par hasard, du nombre de ceux qui accompliront avec la troupe l’œuvre grandiose de notre pulvérisation?

—Je ne suis pas militaire; je ne ferai qu’applaudir des deux mains lorsque je verrai extirper pour jamais les germes de guerre civile, d’insubordination, de discorde, d’anarchie, de brigandage et de barbarie qui existent ici pour la honte de notre époque et de notre pays.

—Que la volonté de Dieu soit faite!

—Orbajosa, ma chère tante, ne produit guère autre chose que de l’ail et des bandits, car ce sont des bandits, ceux qui, au nom d’une idée politique ou religieuse, se mettent tous les quatre ou cinq ans à courir les aventures.

—Merci, grand merci, mon cher neveu—dit doña Perfecta pâlissant de colère.—De sorte qu’il n’y aurait que cela à Orbajosa? Eh! mais, il y a aussi autre chose que tu es venu chercher parmi nous, et que tu n’as pas encore.

Pepe Rey se sentit atteint. La colère l’aveuglait. Garder vis-à-vis de sa tante le respect dû au sexe, à l’âge et à la position de celle-ci, lui devenait de plus en plus difficile. Il était au comble de la fureur, et se sentait irrésistiblement poussé à s’élancer sur son interlocutrice.

—Je suis venu à Orbajosa—dit-il—parce que vous m’y avez appelé; vous aviez concerté avec mon père.....

—Oui, oui, cela est vrai—répondit la señora en l’interrompant vivement, et en s’efforçant de recouvrer sa douceur habituelle.—Je suis loin de le nier. Le vrai coupable en cette affaire, c’est moi. C’est moi qui suis la cause de tes ennuis, du mépris que tu nous témoignes et de tout ce qui se passe chez moi de désagréable depuis que tu y es venu.

—Je suis heureux que vous en conveniez.