—Je puis donc compter sur toi?

—Jusqu’à la mort.

XIX.
LUTTE TERRIBLE.—STRATÉGIE.

Les premiers coups de feu ne pouvaient tarder à s’échanger. Après s’être entendu avec Pinzon relativement à l’exécution de son plan, dont le premier point était que les deux amis feindraient de ne pas se connaître, Rey entra, à l’heure du repas, dans la salle à manger. Il y trouva sa tante qui arrivait de la cathédrale, où elle avait l’habitude de passer toute la matinée. Elle était seule et paraissait extrêmement préoccupée. L’ingénieur remarqua que son impassible et pâle visage, non dépourvu d’une certaine beauté, était voilé d’un sombre et mystérieux nuage. Il recouvrait sa sinistre clarté lorsque la señora levait les yeux, mais elle les levait rarement, et après avoir rapidement observé la physionomie de son neveu, l’excellente dame se renfermait de nouveau dans son impassibilité étudiée.

L’un et l’autre, ils attendaient en silence qu’on servît le repas. D. Cayetano étant allé à Mundogrande ne devait pas y assister. Lorsqu’ils eurent commencé de manger, doña Perfecta demanda:

—Et ce caballero, ce gros militaire dont nous a gratifiés le gouvernement, ne vient-il pas manger?

—Il paraît avoir moins besoin de manger que de dormir—répondit l’ingénieur sans regarder sa tante.

—Le connais-tu?

—Je ne l’ai vu de ma vie.

—Quels hôtes aimables le gouvernement nous envoie! Nos tables et nos lits semblent n’être faits que pour le bon plaisir de ces débauchés de Madrid.