La tranquille énergie de son neveu ne faisait qu’irriter davantage la pieuse señora.
—Ne crois pas—lui dit-elle d’une voix entrecoupée—que tes menaces m’intimident. Je sais ce que je dis. Est-ce qu’on peut ainsi fouler aux pieds un foyer, une famille, est-ce qu’on peut fouler aux pieds l’autorité humaine et divine?
—Tout cela, je le foulerai aux pieds—dit l’ingénieur qui commençait à perdre son sang-froid et s’exprimait avec une certaine agitation.
—Tu fouleras tout aux pieds! Ah! l’on voit bien que tu es un barbare, un sauvage, un homme qui ne connaît que la violence.
—Non, ma chère tante, je suis doux, juste, honnête et ennemi de toute violence; mais entre vous et moi, vous qui êtes la loi et moi qui devrais la respecter, il y a une pauvre créature qu’on tourmente, un ange du ciel qui souffre un inique martyre. Ce spectacle, cette iniquité, cette violence inouïe, c’est ce qui convertit ma droiture en barbarie, ma raison en force, ma probité en une déloyauté ressemblant à celle des assassins et des voleurs; ce spectacle, ma chère señora, est ce qui me pousse à ne pas respecter votre loi, à vous, ce qui me pousse à me mettre au-dessus d’elle et à tout fouler aux pieds. Ce qui vous paraît une extravagance est une loi inéluctable. Je fais ce que font les sociétés lorsqu’une force brutale aussi illogique qu’irritante s’oppose à leur marche en avant. Elles passent par-dessus, et dans leur impétueux élan détruisent tout sur leur passage. C’est ainsi que je suis en ce moment; moi-même je ne me connais plus. J’étais raisonnable et je suis brutal; j’étais respectueux et je suis insolent, j’étais civilisé et je deviens sauvage. Vous m’avez conduit à cette horrible extrémité en m’irritant et en m’écartant du chemin du bien dans lequel je marchais. Est-ce ma faute ou est-ce la vôtre?
—C’est la tienne, c’est la tienne!
—Ni vous ni moi ne pouvons résoudre la question. Je crois que l’un et l’autre nous manquons de raison. Tout est en vous violence et injustice, en moi tout est injustice et violence. Nous en sommes arrivés à être aussi barbares l’un que l’autre, et nous luttons et nous nous blessons impitoyablement. Dieu permet qu’il en soit ainsi. Mon sang retombera sur votre conscience, le vôtre retombera sur la mienne... En voilà assez, señora. Je ne veux pas vous fatiguer plus longtemps de paroles inutiles. Nous entrerons maintenant dans les faits.
—Dans les faits, c’est bien!—s’écria doña Perfecta qui rugissait plutôt qu’elle ne parlait.—Ne crois pas qu’il manque de gendarmes à Orbajosa.
—Adieu, señora. Je quitte cette maison... Je crois que nous nous reverrons.
—Sors, va-t-en, va-t-en sur-le-champ!—cria-t-elle en lui montrant la porte d’un geste énergique.