—C’est ainsi, et quand il lui en prendra fantaisie—dit D. Inocencio sans pouvoir s’empêcher de rire—il parlera à Socrate, saint Paul, Cervantes et Descartes tout comme je parle maintenant à Librada pour lui demander une allumette. Pauvre señor de Rey! Je disais bien qu’il n’avait pas la tête solide.
—Au reste—continua Pinzon,—notre brigadier est un bon militaire. S’il pèche par quelque chose, c’est par excès de sévérité. Il prend si bien au pied de la lettre les ordres du gouvernement que, si on lui faisait prendre la mouche, il serait capable de ne pas laisser pierre sur pierre à Orbajosa. Vraiment, je vous engage à vous tenir sur vos gardes.
—Mais ce monstre-là va nous faire décapiter,—s’écria doña Perfecta.—Ah! Sr. Penitenciario, ces visites de la troupe me rappellent ce que j’ai lu dans la Vie des saints au sujet de l’arrivée d’un proconsul romain dans une ville chrétienne...
—La comparaison ne laisse pas d’être exacte—dit le Penitenciario en regardant le militaire par-dessus ses lunettes.
—Cela est un peu triste à dire, mais doit se dire, puisque c’est vrai—manifesta Pinzon avec bienveillance.—A l’heure qu’il est, vous êtes tous à notre merci.
—Les autorités du pays—objecta Jacinto—fonctionnent encore parfaitement.
—Je crois que vous vous trompez—répondit le soldat dont la señora et le Penitenciario observaient la physionomie avec un profond intérêt.—Il y a une heure que l’alcade d’Orbajosa a été destitué.
—Par le gouverneur de la province?
—Le gouverneur de la province a été remplacé par un délégué du gouvernement qui a dû arriver ce matin. Tous les ayuntamientos cesseront aujourd’hui leurs fonctions. Ainsi l’a ordonné le ministre qui, je ne sais pour quel motif, craignait qu’ils ne prêtassent pas leur appui à l’autorité centrale.
—Nous voilà bien—murmura l’ecclésiastique en fronçant les sourcils et avançant la lèvre inférieure.