—Pour quelques jours seulement. Ne m’en veuillez pas. En dépit de mon uniforme, je suis ennemi du militarisme; mais quand on nous commande de frapper... nous frappons. Il n’y a pas de métier plus scélérat que le nôtre.
—C’est certain, c’est certain—dit la señora dissimulant mal sa fureur.—Du moment que vous le reconnaissez vous-même... Ainsi, ni alcade, ni juge...
—Ni gouverneur de la province.
—Allons, qu’on nous enlève aussi Monseigneur pour nous envoyer un moinillon à sa place.
—Il manque encore cela... Si on les laisse faire ici—murmura D. Inocencio en baissant les yeux—ils ne s’amuseront pas à des bagatelles.
—Et tout cela, parce qu’on craint une levée de guerillas à Orbajosa!—dit la señora en croisant les mains et en les agitant de haut en bas depuis le menton jusqu’aux genoux.—Franchement, Pinzon, je ne sais comment les pierres elles-mêmes ne se lèvent pas? Je ne vous veux en particulier aucun mal, mais il serait juste que l’eau que vous buvez tous se changeât pour vous tous en fleuves de boue... Vous m’avez dit que mon neveu est un ami intime du brigadier?
—Si intime qu’il ne le quitte pas de tout le jour; ils ont été camarades d’école. Batalla l’aime comme un frère et lui cède en tout. Si j’étais à votre place, señora, je ne dormirais pas tranquille.
—Oh! mon Dieu! Je redoute toute sorte d’infamies...—s’écria la dame pleine d’inquiétude.
—Señora—affirma le chanoine—avec énergie—avant de consentir à une infamie dans cette honorable maison, avant de permettre que la moindre insulte soit faite à cette noble famille, moi... mon neveu... que dis-je? tous les habitants d’Orbajosa...
Don Inocencio n’acheva pas sa phrase. Sa colère était si grande qu’elle arrêtait les mots dans son gosier. Il fit quelques pas d’un air martial... puis alla se rasseoir.