—Non, señora. Son frère et lui sont de Villajuan.

—Je le regrette pour Orbajosa—dit doña Perfecta.—Cette pauvre ville dégénère. Savez-vous si Francisco Acero a donné au gouverneur sa parole de ne pas inquiéter les pauvres petits soldats dans leurs enlèvements de jeunes filles, dans leurs actes irréligieux, dans leurs sacrilèges, dans leurs infâmes félonies?

Caballuco bondit. Ce n’était plus seulement une piqûre qu’il recevait, mais un atroce coup de sabre. Le visage cramoisi et les yeux étincelants, il s’écria:

—J’ai donné ma parole au gouverneur, parce que le gouverneur m’a dit que la troupe venait ici avec de bonnes intentions!

—Ne hurle pas, animal. Parle comme tout le monde et nous t’écouterons.

—Je lui ai promis que ni moi ni aucun de mes amis nous ne lèverions de guerillas sur le territoire d’Orbajosa... A qui a voulu en sortir, parce qu’il se sentait possédé du démon de la guerre, j’ai dit: «Va-t-en rejoindre les Aceros, car ici nous ne bougeons pas... Mais j’ai à ma disposition bien des gens honorables, oui señora, et dévoués, oui señora, et braves, oui señora, qui sont éparpillés dans les hameaux, dans les villages, dans les faubourgs, dans les montagnes, chacun chez lui, eh! Et je n’ai qu’à leur dire la moitié d’un demi-mot, eh! Et tous décrocheront leurs escopettes, eh! Et ils iront tous avec empressement, à cheval ou à pied, partout où je leur ordonnerai d’aller... Et qu’on ne vienne pas me faire la leçon, parce que si j’ai donné ma parole, c’est parce que je l’ai donnée, et si je ne sors pas c’est parce que je ne veux pas sortir, et si je veux qu’il y ait des guérillas, il y en aura, et si je ne le veux pas il n’y en aura pas: parce que je suis qui je suis, le même homme que toujours; ils le savent tous bien... Et, je le répète, qu’on ne vienne pas me faire la leçon, comprenez-vous?... et qu’on ne me parle pas comme il ne faut pas me parler, comprenez-vous?... Et si on veut qu’on sorte, qu’on me le dise clairement, comprenez-vous?... parce que Dieu nous a donné la langue pour dire ceci et cela. La señora sait bien qui je suis, de même que je sais que je lui dois la chemise que je porte, et le pain que je mange aujourd’hui, et le premier garbanzo[31] que je suçai lorsque je fus venu au monde, et le cercueil dans lequel on mit mon père quand il mourut, et les médecines et le médecin qui me rendirent la santé, alors que j’étais malade, et la señora sait bien que si elle me dit: «Caballuco, brise-toi la tête», j’irai dans ce coin et je me la briserai contre le mur; la señora sait bien que si elle me dit maintenant qu’il fait jour, quoique je voie la nuit, je croirai que je me trompe et qu’il est en effet plein jour; la señora sait bien qu’elle et ce qui lui appartient passent avant ma vie, et que, si en ma présence un moustique la pique, je ne pardonne à celui-ci que parce qu’il est moustique; la señora sait bien que je l’aime plus que tout ce qui existe sous le soleil... A un homme de cœur tel que moi, on se contente de dire: «Caballuco, ou bien animal, fais ceci ou fais autre chose». Et trêve de cérémonies et de raisons pour et de raisons contre, et de petits prônes à rebours et de piqûres par-ci et de morsures par-là.

—Allons, allons, calme-toi!—dit avec bonté doña Perfecta.—Tu t’es essoufflé comme ces orateurs républicains qui venaient prêcher ici la religion libre, l’amour libre, et je ne sais combien de choses libres... Qu’on t’apporte un verre d’eau.

Caballuco fit de son mouchoir une sorte de torchon, de paquet serré ou plutôt de pelote et le passa sur son large front et son occiput pour ôter de ces deux parties de sa tête la sueur qui les couvrait. On lui apporta un verre d’eau, et M. le Chanoine, avec une débonnaireté qui allait parfaitement à son caractère sacerdotal, le prit lui-même des mains de la servante pour le lui offrir et soutenir le plateau pendant qu’il buvait. L’eau s’engouffrait dans le gosier de Caballuco en produisant un clapotis sonore.

—Maintenant, apportez-en un autre pour moi, señora Librada—dit D. Inocencio. Je suis aussi quelque peu altéré.

XXII.
RÉVEIL.