—Nous en revenons toujours au point de départ: c’est-à-dire que l’auteur de tous nos maux est ce maudit mathématicien... Oh! mon cœur ne me trompa pas lorsque je le vis pour la première fois... Eh! bien, ma chère señora, résignez-vous à quelque chose de plus terrible encore, si vous ne vous décidez pas à appeler Caballuco et à lui dire: «Caballuco, j’espère que...»

—Tu y reviens encore; que tu es donc simple...

—Oh! oui, je suis bien naïve, je le reconnais; mais si je ne puis être autrement, que voulez-vous que j’y fasse? Je dis ce qui me vient à l’esprit, sans artifice.

—Ce que tu as imaginé, ce sot expédient d’une attaque à coups de bâton, où à coups de poing, viendrait à l’esprit de n’importe qui. Tu n’y vois pas plus loin que le bout de ton nez, Remedios, et quand tu veux résoudre une grave question, tu t’en tires avec des sottises. Moi, j’ai trouvé une solution plus digne de personnes nobles et bien élevées... Des coups de bâton! Quelle stupidité! D’ailleurs, je ne veux pas que mon neveu reçoive une égratignure par mon ordre; ceci en aucune façon. Dieu lui enverra son châtiment par quelqu’une de ces voies qu’il sait choisir. La seule chose que nous ayons à faire, Maria Remedios, c’est de travailler à favoriser les desseins de Dieu; il faut dans cette affaire remonter à la cause des causes. Mais tu ne soupçonnes pas même la grandeur des causes... Tu ne vois que des petitesses.

—C’est bien possible—répondit humblement la nièce du chanoine. Ah! pourquoi Dieu m’a-t-il fait si sotte que je ne puisse rien comprendre de ces sublimités!

—Il faut aller au fond des choses, au fond, Remedios. Tu ne comprends pas non plus maintenant?

—Pas davantage.

—Mon neveu n’est pas mon neveu, imbécile; il est le blasphème, le sacrilège, l’athéisme, la démagogie... Sais-tu ce que c’est que la démagogie?

—C’est quelque chose comme ces gens qui brûlèrent Paris avec du pétrole, et qui chez nous démolissent les églises et fusillent les images sacrées... Ici, aussi, nous allons bien!

—Eh! bien, mon neveu est tout cela. Ah! s’il était seul à Orbajosa!... Mais non, ma pauvre enfant. Par une de ces fatalités, qui sont autant de preuves des maux passagers que Dieu permet parfois pour notre châtiment, mon neveu équivaut à une armée, il équivaut à l’autorité du gouvernement, il équivaut à l’alcade, il équivaut au juge; mon neveu n’est pas mon neveu, Remedios, il est la nation officielle, cette seconde nation composée des misérables qui gouvernent à Madrid, et qui s’est emparée de la force matérielle; cette nation apparente,—car la nation réelle est celle qui se tait, qui paie et qui souffre,—cette nation fictive qui met sa signature au bas des décrets, et prononce des discours, et est une parodie de gouvernement, une parodie d’autorité, une parodie de tout. Voilà ce qu’est aujourd’hui mon neveu; il faut que tu t’accoutumes à voir le dedans des choses. Mon neveu est le gouvernement, le brigadier, le nouvel alcade, le nouveau juge, parce que tous le favorisent à cause de la conformité de leurs idées, parce qu’ils sont comme l’ongle et la chair et qu’ils font tous partie de la même bande... Comprends-tu bien cela? il faut se garder des uns comme de l’autre parce que tous sont un et un est tous; il faut les attaquer tous ensemble, et non pas avec des bâtons au coin d’une rue, mais comme nos aïeux attaquaient les Mores; les Mores, Remedios! Oui, ma fille, comprends bien cela; ouvre ton intelligence et laisses-y pénétrer une idée qui ne soit pas vulgaire... élève ton cœur, Remedios, élève ta pensée...