—Eh! bien, je le vois, moi,—dit vivement l’autre, qui était la nièce du Penitenciario et la mère de Jacinto.—Je vois un moyen très simple, celui dont je vous ai parlé et qui ne vous plaît pas. Ah! ma chère señora, vous êtes trop bonne. Dans des cas comme celui-ci, il convient d’être un peu moins parfaite... de laisser un peu les scrupules de côté... Croyez-vous que Dieu aille s’offenser de cela?

—Maria Remedios,—dit avec hauteur la señora—trêve d’extravagances.

—D’extravagances!... Avec toute votre sagesse, vous n’arriverez pas à faire mettre les pouces au neveu. Que peut-il y avoir de plus simple que ce que je vous propose? Du moment qu’il n’y a plus maintenant de justice pour nous protéger, il faut bien que nous nous fassions justice à nous-mêmes. N’avez-vous pas chez vous des hommes bons à quelque chose? Faites-les donc venir et dites-leur: «Ecoute, Caballuco, Pasolargo ou n’importe quel autre, tu vas cette nuit te bien déguiser afin de n’être pas reconnu. Tu prendras avec toi un ami de confiance et vous irez vous poster un peu en arrière du coin de la rue Santa-Faz. Vous attendrez un moment, puis, lorsque D. José Rey passera par la rue de la Triperie pour aller au Casino, parce qu’il ira bien sûr au Casino, entendez-vous bien? lorsqu’il passera, vous lui sauterez à la gorge et lui administrerez une bonne volée.

—Voyons, Maria Remedios, ne fais pas la folle—dit avec une magistrale dignité la señora.

—Pas autre chose qu’une volée, señora, faites bien attention à ce que je dis: une volée. Eh! quoi, est-ce que je pourrais, moi, conseiller un crime?... Jésus, mon Dieu, Père, Fils et Rédempteur!... L’idée seule m’en remplit d’horreur, et il me semble voir partout des traces de sang et de feu. Non, non, pas de cela, ma chère señora... Une volée, rien de plus qu’une volée, qui fasse comprendre à ce chenapan que nous sommes bien défendues. Il va seul au Casino, señora, complètement seul, et là, il se joint à ses bons amis, les traîneurs de sabre et porteurs de casque. Figurez-vous qu’il reçoive une volée et se trouve, en outre, avoir quelques os rompus, sans aucune blessure mortelle, s’entend... eh! bien, dans ce cas, ou la frayeur le saisit et il quitte Orbajosa, ou bien il est obligé de se mettre au lit pour quinze jours. Ah! pour cela, par exemple, il importe de recommander que la volée soit bonne. Il n’est pas question de tuer, attention... mais il faut bien faire sentir la main.

—Maria Remedios—dit doña Perfecta avec hauteur—tu es incapable d’une idée élevée, d’une résolution salutaire et grande. Ce que tu me conseilles est une indigne lâcheté.

—C’est bon, c’est bon, je me tais... Ah! quelle sotte je suis!—s’écria avec humilité la nièce du Penitenciario. Je garderai mes sottises pour vous consoler après que vous aurez perdu votre fille.

—Ma fille!... perdre ma fille!—s’écria la señora, soudain transportée de fureur. L’entendre dire seulement me rend folle. Non, ils ne me l’enlèveront pas. Si Rosario ne déteste pas déjà ce misérable, comme je le désire, elle le détestera. L’autorité d’une mère doit servir à quelque chose. Nous lui arracherons sa passion, ou pour mieux dire son caprice, comme on arrache une herbe tendre qui n’a pas encore eu le temps de pousser des racines... Non, cela ne peut être! Les moyens les plus infâmes ne serviront de rien à cet insensé. Plutôt que de la voir la femme de mon neveu, j’accepterai tout ce qu’il peut y avoir de pire, même la mort.

—Oui, plutôt morte, plutôt enterrée et servant de pâture aux vers—dit Remedios en joignant les mains comme si elle faisait une prière—que de la voir au pouvoir de... Ah! señora, ne vous fâchez pas si je vous dis que céder, parce que Rosario a eu quelques entrevues secrètes avec cet effronté, serait une grande faiblesse. Le fait de l’autre nuit, comme me l’a raconté mon oncle, me paraît un artifice infâme de D. José pour atteindre son but au moyen du scandale. Beaucoup de jeunes gens s’y prennent ainsi... Ah! Dieu du ciel, que j’adore, je ne sais comment on peut regarder en face un homme qui ne soit pas prêtre!

—Tais-toi, tais-toi—dit vivement doña Perfecta.—Ne me parle pas de ce qui s’est passé l’autre nuit! Quelle horrible aventure! Maria Remedios... je comprends que la colère puisse perdre une âme pour jamais. Je suis furieuse... oh! damnation! voir de pareilles choses, et n’être pas homme!... Mais, à vrai dire, j’ai encore des doutes relativement au fait lui-même. Librada jure ses grands dieux que c’est Pinzon qui entra. Ma fille nie tout, ma fille qui n’a jamais menti!... Je persiste dans mes soupçons. Je crois que Pinzon n’est là-dedans qu’un homme de paille, rien de plus...