—Maria Remedios—dit la señora.—Si on nous enlève cet homme tout est perdu.

—Que je suis simple et sotte!—répondit la nièce du chanoine en mettant la main sur son sein et étouffant le soupir qui sans doute allait s’en échapper—mais, non, on n’arrêtera pas cet homme.

La señora sortit rapidement, et bientôt après le Centaure s’étendait dans le vaste fauteuil où le Sr. D. Inocencio avait l’habitude de s’asseoir pour écrire ses sermons.

Nous ne savons comment cela vint aux oreilles du brigadier Batalla, mais il est indubitable que cet intelligent militaire avait eu vent que les Orbajociens n’étaient plus résolus à se tenir tranquilles, car, dans la matinée de ce même jour, il décida l’arrestation de ceux que, dans notre riche langage insurrectionnel, nous avons l’habitude d’appeler caracterizados[32]. Le grand Caballuco se sauva par miracle en se réfugiant chez les filles Troya, d’où, ne s’y croyant pas en sûreté, il descendit dans la sainte et non suspecte maison de l’excellent chanoine.

A la nuit, la troupe établie en différents points de la ville exerçait la plus grande surveillance sur les personnes qui entraient et qui sortaient; mais Ramos n’en parvint pas moins à s’évader en trompant, ou peut-être même sans tromper, les précautions militaires. Cela acheva d’enflammer les esprits, et depuis lors une multitude de gens conspiraient dans les fermes voisines de Villahorrenda, où ils se réunissaient de nuit pour se disperser au jour, afin de préparer la difficile entreprise de leur soulèvement. Ramos parcourut les environs en rassemblant des hommes et des armes, et comme les colonnes volantes poursuivaient les Aceros sur le territoire de Villajuan de Nahara, notre chevaleresque héros put beaucoup faire en peu de temps.

Pendant la nuit, il se risquait fréquemment, avec une audace inouïe, à pénétrer dans Orbajosa, et pour cela tantôt trompait, tantôt subornait les sentinelles. Sa popularité et la protection dont le couvraient les habitants, étaient, jusqu’à un certain point, sa sauvegarde, et il n’est pas téméraire d’affirmer que la troupe ne déployait pas vis-à-vis de cet audacieux champion une rigueur pareille à celle dont elle usait envers les hommes insignifiants de la localité. En Espagne, principalement en temps de guerre,—la guerre étant ici toujours démoralisatrice,—il n’est pas rare de constater ces infâmes condescendances envers les grands, tandis que les petits sont poursuivis sans pitié. Grâce donc à son audace, à ses subornations ou à nous ne savons trop quoi, Caballuco pénétrait dans Orbajosa, recrutait des partisans, réunissait des armes et ramassait de l’argent. Par mesure de plus grande précaution ou pour mieux masquer ses batteries, il ne mettait pas les pieds dans sa maison, entrait à peine quelquefois dans celle de doña Perfecta, lorsqu’il s’agissait d’affaires importantes, et avait l’habitude de souper tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre de ses amis, préférant toujours d’ailleurs le respectable domicile de quelque ecclésiastique, et surtout celui de D. Inocencio, où il s’était réfugié pendant la funeste matinée des arrestations.

Sur ces entrefaites, Batalla avait télégraphié au gouvernement pour l’informer qu’une conspiration factieuse avait été découverte, que les auteurs étaient arrêtés et que, ceux en petit nombre, qui étaient parvenus à s’échapper erraient dispersés et fugitifs activement poursuivis par nos colonnes.

XXVI.
MARIA REMEDIOS.

Rien n’est plus intéressant que de rechercher l’origine des faits qui nous étonnent ou nous préoccupent, et rien n’est plus agréable que de la découvrir. Lorsque nous nous trouvons en présence de passions ardentes luttant dans l’ombre ou au grand jour, et que, poussés par le besoin naturel de remonter aux causes qui accompagnent nécessairement toute observation humaine, nous arrivons à retrouver la source cachée d’où proviennent ces eaux impétueuses et troublées, nous éprouvons une sensation ressemblant beaucoup à la joie des géographes et des explorateurs.

Cette joie vient de nous être donnée; car, en explorant les profondeurs des cœurs qui palpitent sous nos yeux dans cette histoire, nous avons découvert un fait qui est très certainement la cause première des faits les plus importants qui y sont rapportés; une passion qui a été comme la première goutte d’eau du courant troublé dont nous sommes en train d’observer la marche impétueuse.