Poursuivons donc notre récit. Mais d’abord deux mots sur la señora de Polentinos que nous abandonnerons ensuite sans nous préoccuper de ce qui put lui arriver dans la matinée de son entretien avec Maria Remedios. Pleine d’inquiétude, elle pénètre dans sa demeure où elle se voit obligée de subir les excuses et les politesses du Sr. Pinzon, lequel affirme que, tant qu’il sera en vie, la maison de son hôtesse ne sera pas fouillée. Celle-ci réplique d’un ton hautain, sans même daigner le regarder. L’officier demande poliment la raison d’un tel dédain, à quoi doña Perfecta répond en sommant le militaire d’avoir à quitter sa maison sans, pour cela, croire échapper à l’obligation de rendre compte, en temps opportun, de la déloyale conduite qu’il y a tenue. D. Cayetano arrive sur ces entrefaites et alors a lieu une vive explication d’homme à homme. Mais, comme pour le moment un autre sujet nous intéresse davantage, laissant les Polentinos et le lieutenant-colonel s’arranger comme ils pourront, nous allons passer à l’examen des causes dont il a été parlé plus haut.
Arrêtons notre attention sur Maria Remedios, femme estimable, à laquelle il est urgent de consacrer quelques lignes. C’était une señora, une véritable señora, en dépit de son origine on ne peut plus humble, car les vertus de son oncle paternel, le Sr. D. Inocencio, lui aussi de basse origine, mais élevé par le sacrement de même que par son savoir et son honorabilité, avaient répandu sur toute la famille un éclat extraordinaire.
L’amour de Remedios pour Jacinto était une des plus violentes passions qui se puissent déchaîner dans le cœur d’une mère. Elle l’aimait avec délire, mettait le bien-être de son fils au-dessus de toutes les choses humaines, le croyait le type le plus parfait de la beauté et du talent qui fût au monde, et, pour le voir heureux, grand et puissant, aurait donné tous les jours qui lui restaient à vivre et même une part de la gloire éternelle. Le sentiment de l’amour maternel est le seul qui, à cause de sa pureté et de sa noblesse, admette l’exagération; le seul qui ne dégénère pas en démence. Cependant il arrive, phénomène qui ne laisse pas d’être commun dans la vie, que, si cette exaltation de l’amour maternel ne coïncide pas avec la pureté du cœur la plus absolue et la plus parfaite honnêteté, elle change de nature et se convertit d’ordinaire en un déplorable égarement qui peut, comme toutes les passions débordées, faire commettre de grandes fautes et amener des catastrophes.
Maria Remedios passait à Orbajosa pour être un modèle de vertu et le modèle des nièces. Elle l’était peut-être en effet. Ceux qui avaient besoin d’elle la trouvaient toujours disposée à les obliger; jamais elle ne donna l’occasion de critiquer sa conduite ou ne fournit de prétexte à la médisance; jamais elle ne se mêla à aucune intrigue. Elle était pieuse, mais ne se laissait jamais aller à des pratiques exagérées ou des bigoteries choquantes; elle pratiquait la charité; elle gouvernait la maison de son oncle avec la plus grande habileté; elle était bien reçue, admirée, et fêtée partout, malgré la peine que faisait prendre à ceux qui l’écoutaient sa manie de soupirer continuellement et de s’exprimer d’un ton larmoyant.
Chez doña Perfecta, cependant, cette excellente señora subissait une sorte de capitis diminutio. A une époque déjà lointaine et très malheureuse pour la famille du bon Penitenciario, Maria Remedios (si c’est la vérité, pourquoi ne le dirait-on pas?) avait été blanchisseuse dans la maison des Polentinos. Qu’on n’aille pas croire pourtant que doña Perfecta la traitât à cause de cela avec hauteur. Bien au contraire, elle était fière de la fréquenter, elle avait pour elle une tendresse vraiment fraternelle; elle la faisait manger à sa table, elles priaient ensemble, elles se racontaient leurs peines, elles se prêtaient un mutuel appui dans leurs œuvres de charité, dans l’accomplissement de leurs dévotions, dans leurs affaires de ménage... mais il faut bien en convenir, il y avait toujours quelque chose, il y avait toujours comme une ligne de démarcation invisible mais infranchissable entre la señora improvisée et l’ancienne señora. Doña Perfecta tutoyait Maria, et celle-ci ne put jamais se défaire de certaines formules respectueuses. La nièce de don Inocencio se sentait si petite en présence de l’amie de son oncle que son humilité native prenait une étrange teinte de tristesse. Elle voyait que le bon chanoine était dans la maison une espèce de conseiller aulique inamovible; elle voyait que son idolâtré Jacintito était sur le pied d’une familiarité presque tendre avec la señorita, et cependant la pauvre femme fréquentait la maison le moins possible. Il est vrai de dire que Maria Remedios se déseigneurisait passablement (qu’on nous passe l’expression) dans cette maison de doña Perfecta, et que cela lui était désagréable, parce qu’il y avait aussi dans cet esprit si prompt à soupirer, comme il y a dans toute créature humaine, un peu de vanité... Voir son fils marié avec Rosarito, le voir riche et puissant; le voir s’allier avec doña Perfecta, avec la señora... ah! c’était là pour Maria Remedios, la terre et le ciel, la vie actuelle et future, le présent et l’avenir, le suprême bonheur de toute son existence. Depuis des années, sa tête et son cœur s’emplissaient de cette douce et brillante espérance. C’est pour cela qu’elle était bonne et mauvaise, religieuse et humble ou audacieuse et terrible; c’est pour cela qu’elle était tout ce qu’il est possible d’être, car sans cette idée, Remedios, qui était l’incarnation de son projet, n’aurait pas existé.
Physiquement, elle était on ne peut plus insignifiante. Elle se distinguait par une fraîcheur étonnante qui diminuait en apparence le nombre de ses années, et bien que son veuvage remontât à une date déjà fort ancienne, était toujours vêtue de noir.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’entrée de Caballuco dans la maison du Sr. Penitenciario. La nuit venait.—Remedios, une lampe allumée à la main, pénétra dans la chambre de son oncle, et, après avoir posé la lampe sur la table, s’assit en face du vieillard qui depuis deux ou trois heures restait immobile et pensif dans son fauteuil, où il semblait qu’on l’eût cloué. Son menton était appuyé sur sa main, dont les doigts froissaient une barbe qui n’avait pas été rasée depuis trois jours.
—Caballuco a dit qu’il viendrait souper ici ce soir, demanda-t-il à sa nièce.
—Oui, mon oncle, il viendra. C’est dans les maisons respectables que le pauvre homme est le plus en sûreté.
—Eh! bien, malgré la respectabilité de ma maison, je ne suis pas du tout tranquille—répondit le Penitenciario.—Comme ce brave Ramos s’expose!... On m’a dit qu’à Villahorrenda et dans la campagne des environs il y a déjà beaucoup de monde... je ne sais plus combien de monde... Et toi, qu’as-tu entendu dire?