—Je sais très bien ce que je dis... C’est un bel avenir que celui qui se prépare!—ajouta l’excellente femme en forçant de plus en plus le ton de sa voix larmoyante.—Mon Dieu! Qu’allons-nous devenir? Ah! seul, le cœur d’une mère peut sentir ces choses-là... Seules, les mères sont capables de s’inquiéter ainsi du bien-être de leurs enfants. Vous, comment le comprendriez-vous? Non, autre chose est avoir des enfants et souffrir pour eux, ou chanter le gori gori[33] dans la cathédrale et enseigner le latin au collège... Voyez, que sert à mon fils d’être votre neveu, d’avoir obtenu tant de diplômes de haut savoir, et d’être le dessus du panier d’Orbajosa... Il mourra de faim, car nous savons déjà ce que rapportent les plaidoiries, on sera obligé de demander pour lui aux députés un emploi à la Havane, où la fièvre jaune le tuera...

—Mais, ma nièce!...

—Eh! mon Dieu, je ne me plaindrai plus, je me tais, je ne vous tourmenterai pas davantage. Je suis une impertinente, une pleurnicheuse, une pousseuse de soupirs; et l’on ne peut me souffrir... Tout cela parce que j’ai un cœur de mère affectueuse et que je veux le bonheur de mon fils bien-aimé. Je mourrai, oui, monsieur, je mourrai sans rien dire et j’étoufferai ma douleur; je dévorerai mes larmes pour ne pas affliger monsieur le chanoine... Mais mon fils bien-aimé me comprendra, lui, et il ne se bouchera pas les oreilles lui, comme vous le faites en ce moment... Ah! quel sort est le mien!... Le pauvre Jacinto sait que pour lui je me ferais hacher en morceaux et que j’achèterais son bonheur au prix de ma vie. Pauvre petit chéri de mon cœur! Avoir tant de talent, et se voir condamné à végéter dans une situation modeste, dans une obscure condition!... pourquoi donc, monsieur mon oncle, pourquoi ne vous enorgueillissez-vous pas?... Tenez, pour autant de vanité que nous ayons, vous serez toujours, vous, le fils du tio Tinieblas[34], le sacristain de San Bernardo... et moi, je ne serai jamais autre chose que la fille d’Ildefonso Tinieblas, votre frère à vous, qui vendait des marmites, et mon fils sera le neveu des Tinieblas... car notre maison est une maison de ténèbres, et jamais nous ne sortirons de l’obscurité, ni ne posséderons une pièce de terre dont nous puissions dire «cette pièce est à moi», ni ne tondrons une brebis qui nous appartienne, ni ne trairons une chèvre qui soit notre chèvre, et jamais je ne pourrai mettre les mains jusqu’au coude dans un sac de blé qui ait été battu et vanné sur notre aire... et tout cela, à cause de votre timidité, de votre ineptie et de vos scrupules ridicules...

—Mais... mais, ma nièce!

Le chanoine haussait un peu plus le ton chaque fois qu’il répétait cette phrase, et, les mains sur les oreilles, il agitait sa tête à droite et à gauche de l’air d’un homme profondément désespéré. La voix criarde de Maria Remedios devenait de plus en plus aiguë et pénétrait comme une flèche dans la cervelle du malheureux ecclésiastique déjà tout étourdi. Mais, tout à coup, la physionomie de cette femme se transforma, les sanglots plaintifs se changèrent en éclats de voix âpres et durs, son visage pâlit, ses lèvres frémirent, ses poings se crispèrent, quelques mèches de ses cheveux en désordre tombèrent sur son front; au feu de la colère qui rugissait en elle, ses yeux humides se séchèrent, elle quitta son siège et, plutôt comme une harpie que comme une femme, s’écria:

—Je m’en vais d’ici, je m’en vais avec mon fils!... Nous irons à Madrid; je ne veux pas que mon fils pourrisse dans cette horrible petite ville. Je suis lasse de voir que, protégé par la soutane, mon fils n’est et ne sera jamais rien. Entendez-vous bien, monsieur mon oncle? Mon fils et moi nous partons! vous ne nous reverrez jamais, jamais, jamais!

Don Inocencio avait croisé les mains, et subissait les fulminantes invectives de sa nièce avec la consternation d’un condamné à mort à qui la présence du bourreau ôte toute espérance.

—Pour l’amour de Dieu, Remedios—murmura-t-il d’une voix dolente—pour l’amour de la Très Sainte-Vierge...

Ces sortes de crises, ces horribles explosions du caractère habituellement doux de la mère de Jacinto étaient aussi violentes que rares, car parfois cinq ou six ans se passaient sans que D. Inocencio vit Remedios se convertir en furie.

—Je suis mère!... Je suis mère!... et puisque personne ne veille aux intérêts de mon fils, j’y veillerai, moi, j’y veillerai moi-même!—rugit cette lionne improvisée.