—Mais, pour l’amour de la mère des anges, ne t’emporte pas!... Songe, ma nièce, que tu commets un péché... Récitons un Pater et un Ave Maria, tu verras comme cela te passera.
Il tremblait et suait en prononçant ces paroles. Pauvre petit poulet dans les serres du vautour! La femme transformée en oiseau de proie acheva de l’étouffer par ces paroles:
—Vous n’êtes absolument bon à rien: vous n’êtes qu’un pleutre. Mon fils et moi nous partirons d’ici, et pour toujours, pour toujours. Moi, j’obtiendrai pour mon fils une bonne position, je lui chercherai une situation convenable, entendez-vous? De même que je suis prête à laver le pavé des rues avec ma langue, si j’étais obligée de le faire pour lui assurer de quoi manger, de même je soulèverai la terre et le ciel pour qu’il ait une position, pour qu’il s’élève, et qu’il soit riche, et considéré, et qu’il devienne un personnage et un caballero, et un propriétaire, et un seigneur, et un grand d’Espagne, et tout ce qu’on peut être, enfin, tout, tout, tout.
—Que Dieu me soit en aide!—murmura D. Inocencio en se laissant tomber dans le fauteuil et en inclinant la tête sur sa poitrine.
Il y eut un moment de silence durant lequel on entendait la respiration haletante de la femme furibonde.
—Ma nièce—dit enfin le Penitenciario—tu viens de m’ôter dix ans de vie; tu m’as fait tourner le sang; tu m’as rendu fou... Que Dieu me donne le calme nécessaire pour te supporter! Seigneur, donnez-moi de la patience, c’est de la patience que je demande, et toi, ma nièce, fais-moi la faveur de te plaindre et de pleurer et de pousser des soupirs tout ton soûl pendant dix ans si tu veux, car ta maudite manie grimacière, qui me porte tant sur les nerfs, est encore préférable à ces colères insensées... Oh! c’est beau de t’emporter ainsi, après t’être confessée et avoir communié ce matin!
—Mais c’est votre faute, oui, c’est votre faute.
—Parce que, à propos de l’affaire de Jacinto et de Rosario, je t’ai dit: «Résignons-nous!»
—Parce que, lorsque tout marchait bien, vous abandonnez la partie et vous permettez que le Sr. de Rey s’empare de Rosarito.
—Et comment pourrais-je l’empêcher? La señora a bien raison de dire que tu as de l’intelligence comme une brique. Veux-tu que je sorte d’ici, une épée à la main, que dans un clin d’œil je taille en pièces toute la troupe, et qu’ensuite j’aille me planter en face de Rey et que je lui dise: «De deux choses l’une: ou vous allez laisser la petite tranquille, ou je vais vous couper la gorge?»