Le ton dont ces paroles furent prononcées et l’insolent regard dont le bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.
—Oui, monsieur,—répondit-il.—Y a-t-il quelque chose pour votre service?
—Je suis un grand ami de la señora que j’aime comme la prunelle de mes yeux,—dit Caballuco.—Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y reverrons.
Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui, partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.
Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que, tout en haut, le ruineux édifice d’un château lézardé. Un amas de murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées à l’abri desquelles une centaine d’humbles masures dressaient leurs misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques et affamés qui demandent l’aumône en passant.
Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable, donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l’aspect architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux avec les lézardes de cette sorte de tombeau d’une ville, non seulement morte mais tombant en décomposition.
Lorsque nos voyageurs s’avancèrent, quelques cloches discordantes indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore une âme.
Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l’Espagne, comme ayant une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché, un tribunal, un séminaire, un dépôt d’étalons, un établissement d’instruction secondaire et autres prérogatives officielles.
—On sonne la grand’messe à la cathédrale—dit le tio Licurgo.—Nous arriverons plus tôt que je ne l’espérais.
—L’aspect de votre pays—dit le gentilhomme en examinant le panorama qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La ville historique d’Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une corruption de Urbs augusta, ressemble à un grand fumier.