14 avril.

«Je vous amuserais, mon cher père, si je pouvais vous faire comprendre comment la population de cette petite ville entend les choses. Vous savez sans doute déjà que tout le pays s’est soulevé et a pris les armes. C’était chose prévue, mais les hommes politiques se trompent s’ils croient que c’est l’affaire de quelques jours. L’hostilité des Orbajociens contre nous et contre le gouvernement est dans leur tempérament; elle en fait partie comme la foi religieuse. Pour ne parler que de ma tante, je vous dirai une chose singulière, c’est que la pauvre señora, chez laquelle le féodalisme a pénétré jusqu’à la moelle des os, s’est imaginé que je vais attaquer sa maison pour lui voler sa fille, absolument comme les seigneurs du moyen âge attaquaient un château ennemi pour commettre une iniquité quelconque. Ne riez pas, car c’est la pure vérité. Telles sont les idées de cette population. Inutile de vous dire qu’elle me tient pour un monstre, pour une espèce de roi more hérétique, et que les militaires avec lesquels je suis lié ici ne sont pas mieux traités que moi. C’est chose admise dans la maison de doña Perfecta que la troupe et moi nous formons une coalition diabolique et anti-religieuse pour enlever à Orbajosa ses trésors, ses jeunes filles et sa foi. Je suis certain que votre sœur croit fermement que je vais prendre sa maison d’assaut, et je ne serais pas le moins du monde étonné qu’elle eût élevé une barricade derrière la porte.

«Mais il ne peut en être autrement. On a ici les idées les plus surannées relativement à la société, à la religion, à l’État, à la propriété. L’exaltation religieuse qui pousse ces pauvres gens à employer la force contre le gouvernement, pour défendre une foi que personne n’attaque et que d’ailleurs ils n’ont pas, éveille dans leur esprit des souvenirs féodaux; et de même qu’ils résoudraient leurs questions par la force brutale et le sang et le feu en égorgeant tout ce qui ne pense pas comme eux, ils croient que personne au monde ne peut employer d’autres moyens.

«Bien loin d’avoir l’intention de faire des extravagances dans la maison de cette señora, j’ai essayé de lui éviter quelques ennuis, auxquels les autres habitants n’ont pas échappé. Grâce à ma liaison avec le brigadier, on ne l’a pas obligée à remettre, comme cela a été ordonné, une liste de tous ses hommes de service qui sont allés rejoindre la faction; si on a fouillé sa maison, ç’a été pour la forme; et si l’on a désarmé les six hommes trouvés chez elle, elle en a depuis lors armé six autres et on ne lui a rien fait. Vous voyez à quoi se réduisent mes actes d’hostilité contre la señora.

«Il est vrai que j’ai l’appui des chefs de la troupe; mais je ne l’utilise que pour n’être pas insulté ou maltraité par cette population implacable. Mes probabilités de succès consistent en ce que les nouvelles autorités récemment établies par le commandant militaire sont toutes bien disposées pour moi. Je tire d’elles ma force morale et je m’insinue dans leurs bonnes grâces. Je ne sais si je me verrai obligé à commettre quelque acte de violence; mais soyez bien persuadé que pour le moment, l’assaut et la prise de la maison ne sont autre chose qu’une folle préoccupation de votre par trop féodale sœur. Le hasard m’a placé dans une situation avantageuse. La colère et la passion qui brûlent en moi me pousseront à en profiter. Je ne puis dire où je m’arrêterai.»

17 avril.

«Votre lettre m’a apporté un grand soulagement. Oui, je peux atteindre mon but en n’employant que les moyens légaux, qui sont complètement efficaces pour cela. J’ai consulté ici les autorités, et toutes me confirment ce que vous m’avez écrit. Je suis content. Puisque j’ai inculqué dans l’esprit de ma cousine l’idée de la désobéissance, qu’elle soit au moins sous la protection des lois sociales. Je ferai ce que vous me demandez, c’est-à-dire que je renoncerai à la collaboration un peu inconvenante de Pinzon; je romprai la solidarité terrifiante que j’avais établie avec les militaires; je cesserai de m’enorgueillir de leur pouvoir; je mettrai fin aux aventures, et, le moment venu, je procéderai avec calme, avec prudence, et avec toute la douceur possible. Cela vaut mieux. Ma coalition, mi-sérieuse, mi-burlesque avec la troupe a eu pour but de me mettre à l’abri des brutalités des Orbajociens et des domestiques ou des alliés de ma tante. Au surplus, j’ai toujours repoussé l’idée de ce que nous appelons l’intervention armée.

«L’ami qui me prêtait son concours a été obligé de quitter la maison; mais je ne suis pas malgré cela complètement privé de communication avec ma cousine. La pauvre enfant fait preuve d’un courage héroïque au milieu de ses peines, et elle m’obéira aveuglément.

«Soyez sans inquiétude relativement à ma sécurité personnelle. De mon côté, je ne crains rien, et je suis parfaitement tranquille.»

20 avril.