—Et cette brute se demande encore ce qu’il y a à faire? Ramos, ne soyez donc pas lâche, et entrez dans la huerta.
—Par où, puisqu’on a fermé la petite porte?
—Sautez par-dessus le mur..... Quel lourdaud! Si j’étais homme.....
—Par-dessus..... Il y a quelques briques enlevées; les enfants montent par là pour aller voler des fruits.
—En haut donc, et au plus vite. Moi je vais frapper à la grande porte d’entrée pour réveiller la señora, si par hasard elle s’était endormie.
Le Centaure escalada le mur, non sans difficulté. Il y resta un moment à califourchon, et disparut ensuite dans la noire épaisseur des arbres. Maria Remedios courut à toutes jambes vers la rue du Connétable, puis, saisissant le marteau de la porte d’entrée, elle frappa trois fois à coups redoublés comme si son âme et sa vie fussent suspendues au marteau.
XXXI.
DOÑA PERFECTA.
Avec quel calme elle écrit la señora doña Perfecta! Pénétrez dans sa chambre, malgré l’heure avancée de la nuit, et vous la surprendrez en train d’accomplir une lourde tâche, l’esprit partagé entre la méditation et la rédaction de longues et consciencieuses lettres qu’elle trace par intervalles d’une main ferme en caractères bien formés. Sur son visage, sur son buste et sur ses mains donne en plein la lumière d’une lampe dont l’abat-jour laisse dans une douce pénombre le reste de son corps comme presque toute la chambre. On la prendrait pour une figure lumineuse évoquée par l’imagination au milieu des ombres d’une vague terreur.
Il est étrange que nous n’ayons pas jusqu’à présent dit une chose très importante: c’est que doña Perfecta était belle, ou plutôt était encore belle, car ses traits conservaient des restes d’une beauté achevée. La vie des champs, le manque absolu de présomption, le défaut de parure et de coquetterie, l’aversion qu’elle avait pour la mode, et le mépris des vanités mondaines étaient autant de causes qui empêchaient sa beauté de resplendir, ou qui du moins ne la laissaient briller que très peu. Elle était aussi considérablement diminuée par la teinte d’un jaune intense répandue sur son visage et qui indiquait une constitution fortement bilieuse.
A voir ses yeux noirs et bien fendus, son nez fin et délicat, son front large et serein, tout observateur eût pu considérer son visage comme un type accompli de la figure humaine; mais il y avait dans ses traits une certaine expression d’insensibilité et d’orgueil qui inspirait l’antipathie. De même que d’autres personnes même laides, attirent, doña Perfecta repoussait. Son regard, même alors qu’il était accompagné de paroles aimables, mettait entre elle et les personnes étrangères l’infranchissable distance d’un respect plein de défiance; mais pour les personnes de sa maison, c’est-à-dire pour ses parents, ses amis intimes et ses connaissances, il avait un singulier attrait. Elle avait le don de la domination, et personne ne l’égalait dans l’art de parler à chacun le langage qui lui convenait le mieux.