Son tempérament bilieux, et un commerce excessif avec des personnes et des choses pieuses qui exaltaient sans objet ni profit son imagination, l’avaient prématurément vieillie, et bien qu’étant encore jeune, elle ne le paraissait pas. On pourrait dire d’elle qu’avec ses habitudes et son genre de vie elle s’était façonné une carapace, une sorte de doublure pétrifiée, insensible, dans laquelle elle s’enfermait comme le limaçon dans sa maison portative. Doña Perfecta sortait rarement de sa coquille.
Ses mœurs irréprochables et cette bonté notoire que nous avons remarquée en elle, dès le moment de son apparition dans notre récit, étaient la cause de la grande considération dont elle jouissait à Orbajosa. Elle entretenait, en outre, des relations avec d’excellentes dames de Madrid, et c’est par leur intermédiaire qu’elle avait obtenu la destitution de son neveu. Maintenant, au point où nous en sommes de cette histoire, nous la trouvons assise devant le secrétaire, qui est l’unique confident de ses desseins en même temps que le dépositaire de ses comptes d’intérêt avec les fermiers et de ses comptes moraux avec Dieu et la société. C’est là qu’elle écrivit les lettres que recevait trimestriellement son frère; là qu’elle rédigea les petits billets dans lesquels elle poussait le juge et le greffier à embrouiller les procès de Pepe Rey; là qu’elle ourdit l’intrigue qui fit perdre à celui-ci la confiance du Gouvernement; là, enfin, qu’elle s’entretenait longuement avec D. Inocencio. Pour connaître la scène où se déroulèrent d’autres actions dont nous avons vu les effets, il faudrait la suivre au palais épiscopal et dans plusieurs maisons habitées par des familles amies.
Nous ne savons comment aurait été doña Perfecta si elle eût aimé. Lorsqu’elle détestait, elle avait l’ardente véhémence d’un ange de la haine et de la discorde soufflant son venin au milieu des hommes. Tel est le résultat produit sur un caractère entier et sans bonté native par l’exaltation religieuse, lorsque, au lieu de s’appuyer sur la conscience et la vérité révélée dans des principes aussi simples que larges, elle cherche son aliment dans des formules étroites uniquement dictées par des intérêts ecclésiastiques.
Pour que l’exagération des pratiques religieuses soit inoffensive, il faut qu’elle ne se produise que dans des cœurs très purs. Il est vrai de dire que, même dans ce cas, elle est incapable de produire du bien. Mais, s’ils n’ont préalablement élevé dans leur propre conscience un autel, une chaire et un confessionnal, qu’ils se gardent bien de se trop enflammer à la vue de ce qu’ils aperçoivent sur les retables, dans les chœurs et les sacristies des églises ou dans les parloirs des couvents, ceux auxquels fait défaut cette angélique pureté native qui, sur la terre, met autour de leur tête comme un limbe prématuré.
La señora, interrompant sa correspondance passait de temps en temps dans la pièce voisine où se trouvait sa fille. Rosarito avait reçu d’elle l’ordre de dormir, mais, se précipitant déjà dans l’abîme de la désobéissance, elle veillait.
—Pourquoi ne dors-tu pas?—lui demanda sa mère.
—Je n’ai pas l’intention de dormir cette nuit. Tu sais bien que Caballuco a emmené les hommes que nous avions ici. Il pourrait survenir quelque chose, et je veille... Si je ne veillais pas, que serait-il de nous?...
—Quelle heure est-il?—demanda-t-elle ensuite.
—Il est près de minuit... Tu n’as peut-être pas peur... mais il n’en est pas de même de moi.
Rosarito tremblait, et tout en elle indiquait qu’elle était en proie à la plus vive anxiété. Ses yeux se levaient vers le ciel comme pour prier, puis ils se fixaient sur sa mère avec une expression de terreur profonde.