—Ma tante Perfecta désire que j’épouse Rosario.
—Elle répond qu’elle accepte avec joie ma proposition, dit le père avec une vive émotion. Car c’est moi qui ai eu la première idée de ce mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n’avais pas voulu t’en parler avant de savoir ce qu’en pensait ma sœur. Comme tu le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu’elle y avait songé aussi; mais qu’elle n’avait pas osé m’en faire part, par la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu’elle écrit? «que tu es un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C’est elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce projet quelque peu semblable à l’officieuse prévoyance des parents d’autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu’elle soit ou promette d’être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis—ajouta-t-il gaîment, c’est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette ville épiscopale, Urbs augusta, et que là tu décides, après avoir vu ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d’être un jour quelque chose de plus que ma nièce.
Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande attention. Sa physionomie n’exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit qu’il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.
—Ce qui est certain—ajouta D. Juan—c’est que dans cette lointaine ville d’Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu vas pouvoir visiter, la vie s’écoule avec un calme et une douceur idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d’être un mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans ce pays le ergo tua rura manebunt. Quel lieu admirable pour se vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à l’accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n’y connaît ni le mensonge, ni l’ostentation si communs dans nos grandes villes; là naissent et vivent les saintes affections qu’étouffe le bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec une enfantine inquiétude, crie au fond de l’âme de chacun de nous: «Je veux vivre!»
Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait à peine quelques mois qu’il avait refusé du gouvernement la mission d’aller explorer, au point de vue minier, le bassin d’une rivière, la Nahara, dans la vallée d’Orbajosa. Mis en présence des projets que nous venons de faire connaître, il se dit:—«Il convient de mettre le temps à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de nouveau la mission d’explorer le bassin de la Nahara, mission qu’il obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l’a vu, du train mixte no 65, dans les bras du tendre Licurgo.
Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement bâti, et si fier que s’il eût porté l’uniforme, il aurait été difficile d’imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect. Bien qu’ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne respirait pas l’imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au contraire, une telle vivacité que, quoique ne l’étant pas, ses yeux paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait certainement gravé ces mots: intelligence et force. A défaut de s’y trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.
Il n’était pas des plus causeurs:—les organisations à idées mobiles et jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon sens et d’une juste et calme appréciation des choses du monde. Il n’admettait pas plus l’hypocrisie et les mauvaises plaisanteries que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de pindarisme, et pour ramener ceux qui s’en écartaient au sentiment de la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure, les armes de la raillerie. C’était presque un défaut aux yeux d’un certain nombre de gens qui l’estimaient, parce que notre jeune homme se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.
Tel était, quoi qu’en puissent dire les mauvaises langues, l’homme que le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche de la cathédrale sonnait pour la grand’messe.
Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite vers la maison, ils éperonnèrent l’un et l’autre leurs montures, puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants s’arrêtaient pour examiner l’étrange voyageur qui pénétrait comme un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait tout le pays, ils enfilèrent l’étroite rue du Connétable sur le pavé de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s’ouvraient avec un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins, apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son compte allaient déjà bon train.