Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu’ils furent l’un et l’autre mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.

La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l’enlever, il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu’à la moëlle des os par les sangsues de la cour et par l’insatiable vampire du jeu, ce riche provincial mourut subitement dans une nuit d’orgie. Son unique héritier était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu’il lui causait, mais commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée; les propriétés risquaient d’être saisies par les créanciers; tout était en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa, discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.

Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s’empressa de venir au secours de la pauvre veuve et déploya tant d’adresse et d’activité que peu de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s’occuper elle-même de l’administration de ses vastes domaines, tandis qu’il soutenait à Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n’importe qui à ces sortes d’affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu à peu la maison de l’énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements et procéda enfin avec tant d’habileté que le riche patrimoine de Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de longues années la gloire et la splendeur de l’illustre famille.

La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d’Orbajosa, où elle avait résolu de se fixer jusqu’à la majorité de sa fille, elle écrivait à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus qu’un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n’aurait pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer et pourra prononcer un nom, c’est le tien que je l’apprendrai à bénir. Ma reconnaissance ne finira qu’avec ma vie. Ta sœur déplore de ne pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t’aime, et de te récompenser d’une façon digne de ta grande âme et de l’immense bonté de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»

A l’époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des lignes sur le papier et s’ingéniait à prouver que la somme des angles intérieurs d’un polygone est égale à autant de fois deux angles droits que ce polygone a de côtés moins deux.

La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l’intéressait au plus haut point. Les années se succédèrent. L’enfant grandissait et ne cessait de tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s’appelle la ligne de Tarragona à Montblanch. Son premier projet fut le pont de 120 mètres jeté sur le Francoli.

Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu, mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni la distance ne pouvaient diminuer l’affection. Lorsque, en 1870, D. Juan Rey, satisfait d’avoir consciencieusement rempli sa tâche dans la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real, Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d’étude en Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable que peut l’être en Espagne celle qui n’est due qu’à une charge honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre d’un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances consistait dans l’observation et l’étude des prodiges réalisés par l’esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique, en même temps qu’au développement moral de l’homme.

Dès qu’il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu’il avait à lui faire part d’un important projet. Pepe crut tout d’abord qu’il s’agissait d’un pont, d’un bassin maritime ou tout au moins de l’assainissement d’un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de son erreur en ces termes:

—Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet dont m’entretient l’exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu me donneras le plus grand bonheur qu’il soit donné à ma vieillesse de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n’hésite pas à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait indigne de nous deux que la réalisation d’un pareil projet pût être due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc parfaitement libre d’accepter ou de refuser, et si, par suite d’une inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu y souscrives à cause de moi.

Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la table: