—Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement porté au marché plusieurs milliers de glanes d’ail et les greniers ne sont pas encore vides.
—Depuis tant d’années que j’ai fixé ma résidence à Orbajosa—dit l’ecclésiastique en fronçant le sourcil,—j’ai vu venir ici d’innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes électorales, les autres par le désir d’examiner quelque domaine abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n’en est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises, de batteuses mécaniques, de chutes d’eau, de banques et de je ne sais combien d’autres sottes inventions. Le refrain c’est qu’ici tout est mal et pourrait être mieux. Qu’ils aillent à tous les diables; nous nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait le sot chez lui que l’habile homme chez autrui, n’est-il pas vrai, señor D. José? Je suppose bien qu’il ne vous est pas un seul moment venu à l’esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il ne manquerait plus que cela. Je sais que j’ai devant moi l’un des jeunes hommes les plus éminents de l’Espagne moderne; un jeune homme capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des charrues anglaises et de l’arboriculture et de la sylviculture... Non, croyez-le bien; à des hommes d’un si grand, si grand talent, on peut pardonner même le mépris qu’ils montrent pour notre simplicité. Non, non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes des sauvages ou peu s’en faut.
Cette impertinente philippique terminée d’un ton railleur bien accusé ne plut pas au jeune homme; mais il s’abstint de manifester la plus légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde. Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu d’affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la chambre.
Elle était vaste et claire et tapissée d’un vieux papier peint dont, grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif. La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont l’ornementation était complétée par une série d’estampes françaises, estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique, expliqués au bas de chacune d’elles par de longues inscriptions où il était question d’un Ferdinand Cortès et d’une donna Marine non moins invraisemblables que les figures dessinées par l’ignorant artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment décrit en disant qu’il servait de support à un perroquet, qui s’y tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l’incarnat de leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu’ils ont l’habitude de prononcer d’un ton burlesque, leur donnent un aspect sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués d’eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à la caricature.
Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu’il eut laissé la señora et Rosario causer avec le voyageur, il s’approcha de l’animal par lequel il se laissa complaisamment mordiller l’index, et lui dit:
—Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n’étais pas charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des oiseaux, est plein de charlatans.
Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu’il donna à manger au perroquet. L’animal se mit alors à crier à tue-tête, en demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le gentilhomme d’un entretien qui, sans doute, n’avait pas une bien grande importance.
VI.
OU L’ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L’ON S’Y ATTEND LE MOINS.
Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra soudain, les bras ouverts, en s’écriant:
—Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.