—Sais-tu ce que me disait Rosario?—demanda doña Perfecta en le regardant dans le blanc des yeux.—Eh bien, elle me disait que, habitué comme tu l’es aux splendeurs et à l’étiquette de la cour, de même qu’aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à la bonne franquette.
—Quelle calomnie!—répondit Pepe en regardant tendrement sa cousine.—Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les affectations de ce qu’on appelle la haute société. Il y a longtemps, je vous l’assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité d’une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l’expression du poète, on n’est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d’abord et ensuite mes travaux, m’ont empêché de prendre le repos dont j’ai besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de l’atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.
A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l’ombre d’une grande forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s’ouvrit et le señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que l’extrémité inférieure en toucha presque le sol.
—Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta; nous l’avons en très haute estime, et j’espère que tu deviendras son ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.
Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s’assirent l’un et l’autre.
—Si tu as l’habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne pas—dit avec bienveillance doña Perfecta—ni vous non plus, señor Penitenciario.
L’excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les marques fort apparentes de longues années de service; il l’ouvrit et en ayant retiré deux énormes «pitillos» offrit l’un d’eux à notre ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite que les Espagnols appellent ironiquement un wagon, et bientôt après l’ingénieur et le chanoine s’envoyèrent réciproquement leur fumée au visage.
—Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville d’Orbajosa?—demanda l’ecclésiastique en fermant énergiquement l’œil gauche, comme il avait l’habitude de le faire chaque fois qu’il fumait.
—Il ne m’a pas encore été possible de m’en faire une idée, répondit Pepe. Mais ce que j’en ai vu me porte à penser qu’une demi-douzaine de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes intelligentes dirigeant les travaux d’amélioration qu’exécuteraient quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l’entrée de la ville à la porte de cette maison j’ai aperçu plus de cent mendiants dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette piteuse foule fait mal au cœur.
—Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D. Inocencio. Au surplus, Orbajosa n’est pas un pays misérable. Vous savez déjà qu’il produit le meilleur ail de toute l’Espagne. Et nous avons au milieu de nous plus de vingt familles riches.