Pepe Rey était en proie à une si vive irritation que, malgré toute sa prudence et tout son savoir-vivre, il ne put la dissimuler.

—Allons, je vois que tu t’es fâché—dit doña Perfecta en baissant les yeux et croisant les mains.—Que la volonté de Dieu soit faite! Si j’avais pu croire que tu le prisses sur ce ton je ne t’aurais pas dit un mot de cette affaire. Pepe, je te prie de me pardonner.

En entendant sa tante parler ainsi, comme en voyant l’humble attitude qu’elle venait de prendre, Pepe se sentit tout honteux de lui avoir parlé si durement, et il essaya de se rasséréner. Il fut tiré de cette embarrassante situation par le vénérable Penitenciario qui, souriant avec sa bonhomie habituelle, s’exprima ainsi:

—Señora doña Perfecta, il faut avoir de l’indulgence pour les artistes... Oh! j’en ai connu beaucoup. Dès que ces messieurs se trouvent en présence d’une statue, d’une vieille armure, d’un tableau couvert de poussière ou d’un mur en ruines, ils oublient tout le reste. Le Sr. D. José est artiste et il a visité notre cathédrale à la façon des Anglais qui la démoliraient volontiers pour en emporter dans leurs musées jusqu’au dernier moellon... Que les fidèles soient occupés à prier; que l’officiant élève l’hostie consacrée; que le moment de la plus profonde piété et du plus grand recueillement soit arrivé... est-ce qu’un artiste s’occupe de cela?... A vrai dire, je ne conçois pas l’art dégagé des sentiments qu’il exprime... Mais enfin, il est de mode aujourd’hui d’admirer la forme, non l’idée... Que Dieu me préserve d’entamer sur ce sujet une discussion avec le Sr. D. José; sachant tant de choses et argumentant avec la merveilleuse subtilité des modernes, il confondrait sur-le-champ mon esprit qui n’a pour armes que la foi.

—La persistance que vous mettez à me considérer comme le plus savant homme du monde, m’est passablement désagréable—dit Pepe en recouvrant la dureté de son accent.—Au risque de passer pour un sot, j’aimerais cent fois mieux avoir la réputation d’être un ignorant que celle de posséder la science diabolique qu’on m’attribue ici.

Rosarito se mit à rire, et Jacinto crut que le moment était on ne peut mieux choisi pour mettre en évidence son érudite personnalité.

—Le panthéisme est condamné par l’Église aussi bien que les doctrines de Schopenhauer et du moderne Hartmann.

—Madame et messieurs—exposa gravement le chanoine—les hommes qui ont un culte si fervent pour l’art, alors même qu’il ne s’attache qu’à la forme, méritent le plus grand respect. Mieux vaut être artiste et se sentir ému en présence de la beauté, même alors qu’elle est seulement représentée sous la forme de nymphes nues que d’être indifférent et incrédule en tout. Le mal n’entrera jamais complètement dans l’esprit de qui se voue à la contemplation de la beauté. Est Deus in nobis... Deus, entendez-vous bien!—Que le Sr. D. José continue donc d’admirer les merveilles de notre cathédrale; pour ma part, je lui pardonnerai de bon cœur ses irrévérences, sauf avis contraire de Mgr l’évêque.

—Grand merci, Sr. D. Inocencio—dit Pepe qui éprouvait un vif sentiment de révolte et d’hostilité contre l’ecclésiastique, et qui ne put résister au désir de le mortifier.—Au reste, ne vous imaginez pas que mon attention ait été à ce point absorbée par les beautés artistiques que vous supposez fourmiller dans votre église. En dehors de l’imposante architecture d’une partie de l’édifice, des trois tombeaux qui se trouvent dans les chapelles de l’abside et de quelques sculptures du chœur, je n’aperçois nulle part ces beautés. Ce qui m’occupait, c’était la constatation de la déplorable décadence de l’art religieux, et j’éprouvais non pas de l’admiration, mais de la colère en présence des innombrables monstruosités artistiques dont est remplie la cathédrale.

La stupeur des assistants fut à son comble.