Rosario contemplait avec angoisse le visage de son cousin et cherchait à deviner ses réponses avant qu’il les eût formulées.
—On m’aura sans doute pris pour un autre.
—Non, non, c’était bien toi, mais ne va pas te fâcher; nous sommes ici avec des amis et des personnes de confiance; c’était bien toi, je l’ai moi-même constaté.
—Vous!...
—Moi-même. Nieras-tu que tu te mis à examiner les peintures en passant au milieu d’un groupe de fidèles qui entendaient la messe? Je te jure que tes allées et tes venues me donnèrent alors de telles distractions que... Mais passons... l’essentiel, c’est que tu ne recommences pas... Tu entras ensuite dans la chapelle de Saint-Grégoire; le prêtre éleva le Saint-Sacrement sur le maître-autel, et tu ne te détournas pas même pour faire acte de dévotion. Après cela, tu parcourus l’église de long en large, tu t’approchas du tombeau de l’Adelantado[21] et posas tes mains sur l’autel, puis tu traversas de nouveau le groupe des fidèles en éveillant leur attention. Toutes les filles te regardaient, et tu paraissais content d’avoir si gentiment troublé la dévotion et le recueillement de ces bonnes âmes.
—Dieu du ciel! J’ai fait tout cela!—s’écria Pepe ennuyé et souriant à la fois.—Je suis un véritable monstre; et dire que je ne m’en étais même pas douté!
—Non, je sais très bien que tu es un excellent garçon,—dit doña Perfecta en examinant la physionomie intentionnellement sérieuse et impassible du chanoine, dont la face avait pris l’aspect d’un masque de carton.—Mais, entre penser certaines choses et les manifester avec un tel sans-gêne, il y a, mon enfant, une distance qu’un homme avisé et poli ne doit jamais franchir. Je sais très bien que tes idées sont... ne te fâche pas, car si tu te fâches je me tais... je veux dire qu’il y a une différence entre avoir des idées sur la religion et les manifester. Je me garderai bien de te réprimander parce que tu crois que Dieu ne nous a pas créés à son image et que nous descendons des singes, ou parce que tu nies l’existence de l’âme, que tu assures être une attrape comme les petits paquets de rhubarbe ou de magnésie que vendent les apothicaires. —Señora, pour l’amour de Dieu!... s’écria Pepe, avec humeur.—Je vois que je jouis à Orbajosa d’une bien mauvaise réputation.
Les assistants continuaient à se renfermer dans un silence solennel:
—Je disais donc que je ne te réprimanderai pas à propos de ces idées... Outre que je n’en ai pas le droit, si je me mettais à discuter avec toi qui es un homme d’un si rare talent, tu me confondrais mille fois... Non, non, pas de cela. Ce que je veux dire c’est que, bien qu’aucun d’eux ne sache le premier mot de la philosophie allemande, ces pauvres et sots habitants d’Orbajosa sont pieux et bons chrétiens, et que, par suite, tu ne dois pas publiquement faire fi de leurs croyances.
—Ma chère tante—dit très sérieusement l’ingénieur—non seulement je n’ai fait fi des croyances de personne, mais je n’ai pas les idées que vous m’attribuez. Il se peut que j’aie été dans l’église moins dévotieux qu’il n’eût fallu, car je suis passablement distrait. Mon intelligence et mon attention étaient absorbées par l’œuvre architecturale, et franchement je ne remarquai pas... mais ce n’était pas un motif suffisant pour que Sa Grandeur essayât de me faire jeter à la rue, ni pour que vous me supposiez capable d’établir une comparaison entre les fonctions de l’âme et les drogues d’apothicaires. Je peux bien tolérer cela comme plaisanterie, mais c’est seulement ainsi que je le tolère.