—Mais j’espère que vous me pardonnerez l’une et l’autre. Ta mère m’a tout à l’heure témoigné tant de bonté...

La voix de doña Perfecta vibra tout à coup dans la salle à manger d’un ton si différent que le neveu frissonna comme s’il eût entendu un cri d’alarme.—La voix dit impérieusement:

—Rosario, viens te coucher!

Pleine de trouble et de chagrin, la jeune fille fit plusieurs tours dans l’appartement comme si elle cherchait quelque chose. Puis, passant tout près de son cousin, elle lui dit rapidement à voix très basse ces vagues paroles:

—Maman est fâchée.

—Mais...

—Elle est fâchée, te dis-je... méfie-toi, méfie-toi.

Et elle sortit. Elle fut bientôt suivie par doña Perfecta qu’attendait le tio Licurgo, et durant quelques instants la voix de la señora et celle du paysan se firent entendre confondues dans un entretien familier.

Pepe resta seul avec D. Cayetano qui, prenant une lumière, lui parla ainsi:

—Bonne nuit, Pepe. Ne croyez pas que j’aille me coucher, je vais travailler... Mais pourquoi êtes-vous si pensif?... Qu’avez-vous donc?... Oui, je vais travailler. Je suis en train de rassembler les éléments d’un Discours-Mémoire sur les Lignages d’Orbajosa. J’ai trouvé des documents et des notices d’une très grande valeur. Il n’y a pas à dire le contraire. A toutes les époques de notre histoire les Orbajociens se sont distingués par leur noblesse, leur magnanimité, leur courage et leur intelligence. Cela est mis hors de doute par la conquête du Mexique, par les guerres de l’Empereur, par celle de Philippe contre les hérétiques... Mais, est-ce que vous êtes malade? Qu’est-ce qui vous arrive?... Oui, des théologiens éminents, de vaillants guerriers, des conquérants, des saints, des évêques, des poètes, des hommes d’Etat, des personnalités remarquables de toute sorte jettent un vif éclat sur cette humble patrie de l’ail... Non, il n’est pas dans toute la chrétienté de ville plus illustre que la nôtre. Ses renommées et ses splendeurs remplissent toute l’histoire nationale, et elle surpasse même quelque... Allons, je vois que vous avez sommeil, bonne nuit... Non, je n’échangerais pas la gloire d’être enfant de ce noble pays, contre tout l’or du monde. Les anciens la nommèrent Augusta; aujourd’hui, je l’appelle, moi, Augustissima, parce que, aujourd’hui comme jadis, la magnanimité, la générosité, le courage, la noblesse forment son patrimoine... Sur ce, bonne nuit, mon cher Pepe... Vous ne me paraissez pas très bien portant... Est-ce que le souper vous a incommodé?... Alonzo Gonzalez de Bustamante a raison de dire dans sa Floresta amena que les habitants d’Orbajosa suffisent à eux seuls pour faire la grandeur et la gloire d’un royaume. Ne le croyez-vous pas aussi?