—Ne vous dit-il pas hier soir d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que nous sommes d’ignorants paresseux...
—Que nous vivons comme des Bédouins, le ventre au soleil...
—Que nous nous repaissons de chimères...
—C’est cela: que nous nous repaissons de chimères...
—Et que notre ville ressemble, à peu de choses près, aux villes du Maroc.
—Voilà, morbleu, des choses qu’on ne saurait entendre de sang-froid. Où aura-t-il pu voir (à moins que ce ne soit à Paris) une rue comparable à celle du Connétable, laquelle a une façade de sept maisons alignées, toutes magnifiques, depuis celle de doña Perfecta jusqu’à celle de Nicolasito Hermandez?... Ces gredins-là se figurent qu’on n’a rien vu, et qu’on n’est pas allé à Paris...
—Il dit aussi fort gentiment qu’Orbajosa est une ville de mendiants, et donna à entendre que nous vivons ici, sans même nous en douter, dans la plus grande misère.
—Par tous les saints du paradis! s’il se hasarde à me le répéter il y aura un scandale au Casino—s’écria le receveur des contributions.—Pourquoi ne lui a-t-on pas fait connaître la quantité d’arobes d’huile que produisit Orbajosa, l’an dernier? Cet imbécile ne sait-il pas que dans les bonnes années Orbajosa peut fournir du pain pour toute l’Espagne et même pour l’Europe entière? Il est vrai que nous avons de mauvaises récoltes depuis je ne sais combien de temps; mais cela ne prouve rien. Et la production de l’ail, donc? Ce beau monsieur peut-il ignorer que les gousses d’ail d’Orbajosa firent se pâmer d’admiration les membres du jury de l’Exposition de Londres?
Voilà, avec bien d’autres choses, ce qui se disait à cette époque dans les salles du Casino.—Malgré ces commérages si communs dans les petites villes, dont l’orgueil est en raison inverse de l’importance, Rey ne laissa pas de trouver des amis sincères dans la docte corporation, laquelle heureusement n’était pas composée que de mauvaises langues et où ne manquaient pas les personnes de bon sens. Mais notre jeune homme avait le malheur, si on peut appeler cela un malheur, de manifester ses opinions avec une franchise peu ordinaire, et cela lui attira quelques inimitiés.
Cependant, les jours passaient. Outre l’ennui bien naturel que lui causaient les mœurs de la ville épiscopale, divers sujets de mécontentement, au premier rang desquels il faut noter la multitude de plaideurs qui s’abattit sur lui comme un essaim vorace, commençaient à remplir son âme d’une profonde tristesse.