Ce n’était pas seulement le tio Licurgo, mais aussi bien d’autres de ses voisins qui lui réclamaient des dommages-intérêts ou lui demandaient compte de terres administrées par son grand-père. On lui présenta même une requête pour je ne sais quel bail à ferme passé par sa mère, mais, paraît-il, resté sans effet, et on exigea de lui la reconnaissance d’une hypothèque illégalement prise par son oncle sur le domaine des Alamillos. C’était comme une fourmilière, comme une immonde pullulation de procès. Un moment, il avait eu l’intention de renoncer à la propriété de ses biens; mais le soin de sa dignité l’obligeait à ne pas céder ainsi devant les artificieuses prétentions de ces rusés paysans; puis comme l’Ayuntamiento l’attaqua aussi à propos d’une prétendue confusion de limites entre un de ses champs et la segrairie de Propios, le malheureux jeune homme se vit contraint de dissiper les doutes qu’on élevait de tous côtés sur la légitimité de ses droits. Son honneur étant engagé, il n’avait que cette alternative: ou plaider ou mourir.
Doña Perfecta lui avait magnanimement promis de l’aider à se débarrasser de ces déloyaux procès au moyen d’un arrangement à l’amiable; mais les jours s’écoulaient sans que les bons offices de l’exemplaire señora produisissent le moindre résultat.—Les procès se multipliaient avec l’effrayante rapidité des accidents d’une maladie foudroyante. Pepe Rey passait tous les jours de longues heures au tribunal, faisant des déclarations, répondant à des demandes et à des redemandes, et lorsque, excédé de fatigue et furieux, il rentrait chez lui, il voyait aussitôt apparaître la grotesque figure du greffier lui apportant un tas de feuilles de papier timbré pleines d’horribles formules... afin qu’il pût à loisir étudier la question.
On comprend qu’il n’était pas homme à subir longtemps des ennuis auxquels il pouvait se dérober par la fuite. Son imagination lui représentait la noble cité de sa mère sous la forme d’une horrible bête qui le déchirait de ses griffes et lui suçait le sang. Il n’avait, se disait-il, qu’à quitter Orbajosa pour s’en délivrer; mais un intérêt profond, l’intérêt du cœur, le retenait et par des liens puissants l’attachait au lieu de son martyre. Cependant, il en arriva à se sentir si dépaysé, à se trouver, pour ainsi dire, si étranger au milieu de cette ténébreuse ville pleine de chicanes, d’antiquailles, de jalousies et de médisances qu’il résolut de l’abandonner le plus tôt possible en pressant la réalisation du projet qui l’y avait amené. Un matin, qu’il en trouva l’occasion, il fit donc part de son plan à doña Perfecta.
—Mon cher neveu—répondit celle-ci avec sa mansuétude accoutumée—un peu moins de précipitation. On te croirait un volcan. Ton père était de même. Quel homme! Tu pars comme la foudre... Je t’ai déjà dit que c’est avec la plus vive satisfaction que je te nommerai mon fils. Alors même que tu n’aurais pas les bonnes qualités et le talent qui te distinguent (en dehors des petits défauts que tu as aussi;) alors même que tu ne serais pas un excellent jeune homme, il suffit pour que je l’accepte, que cette union ait été proposée par ton père à qui nous devons tant, ma fille et moi. Et du moment que je le veux, Rosario ne s’y opposera pas non plus. Que manque-t-il donc? Rien, si ce n’est un peu de temps. Le mariage ne peut se faire aussi promptement que tu le désires, parce qu’il prêterait à des interprétations qui pourraient peut-être porter atteinte à l’honneur de ma fille chérie. Ne rêvant que machines, tu voudrais tout faire à la vapeur. Un peu de patience, mon Dieu, un peu de patience... Es-tu donc si pressé? L’horreur que tu as conçue pour notre pauvre ville d’Orbajosa n’est que passagère. Cela se voit: tu ne peux vivre que dans la société des comtes, des marquis, des beaux parleurs et des hommes d’Etat... Tu veux te marier et me séparer de ma fille pour jamais!—ajouta-t-elle en essuyant une larme.—Puisqu’il en est ainsi, jeune irréfléchi, fais-moi au moins la charité de retarder de quelque temps ce mariage que tu désires si vivement... Quelle impatience! Quel ardent amour! Je n’aurais jamais cru qu’une pauvre villageoise comme ma fille pût inspirer une aussi violente passion.
Les raisonnements de sa tante ne convainquirent pas Pepe Rey, mais il ne voulut pas la contrarier. Il prit donc la résolution d’attendre aussi longtemps que cela lui serait possible.
Un nouveau sujet d’ennui vint bientôt s’ajouter à ceux qui empoisonnaient son existence. Il y avait déjà quinze jours qu’il se trouvait à Orbajosa, et durant tout ce temps il n’avait pas reçu une seule lettre de son père. Cette absence de correspondances, il ne pouvait l’attribuer à la négligence de l’administration des postes d’Orbajosa, puisque le fonctionnaire chargé de ce service était un ami et un protégé de doña Perfecta, auquel celle-ci recommandait journellement de prendre le plus grand soin que les lettres adressées à son neveu ne s’égarassent pas. Le porteur du courrier, appelé Cristobal Ramos et surnommé Caballuco, personnage que nous connaissons déjà, fréquentait aussi la maison, et la tante de Pepe ne se faisait pas faute de lui adresser des recommandations et des réprimandes énergiques du genre de celles-ci:
—Ah! il est joli votre service des postes!... Comment se fait-il que mon neveu n’ait pas reçu une seule lettre depuis qu’il est arrivé à Orbajosa!... Lorsque le transport des dépêches est confié à un pareil étourdi, il n’est pas étonnant que tout aille de travers. Je recommanderai à M. le Gouverneur de bien voir quelle sorte de gens il admet dans l’administration.
Caballuco, haussant alors les épaules, regardait Rey avec l’expression de la plus complète indifférence.
Il entra un jour tenant un pli à la main.
—Dieu merci!—dit doña Perfecta à son neveu. Voilà enfin des lettres de ton père. Tu peux te réjouir. La paresse que met monsieur mon frère à écrire nous a assez tourmentés... Que dit-il? Il se porte bien sans doute, ajouta-t-elle en voyant que Pepe Rey décachetait le pli avec une fiévreuse impatience.