—Oh! oui... une affection profonde!—murmura le jeune homme.

—Ne fais pas l’enfant—ajouta la señora en lui posant la main sur l’épaule et le regardant de très près.—Ne dis pas de sottises et persuade-toi bien que ton ennemi, s’il existe, est à Madrid, dans ce grand foyer de corruption, de jalousies et de rivalités, non dans notre pacifique et tranquille petit coin où tout est bienveillance et harmonie... Sans doute quelque envieux de ton mérite... Je dois te prévenir d’ailleurs que, si tu désires aller te rendre compte par toi-même de la cause de ta disgrâce et demander des explications au gouvernement, tu ne dois pas laisser de le faire à cause de nous.

Pepe Rey fixa les yeux sur ceux de sa tante comme s’il voulait pénétrer jusqu’aux profondeurs les plus cachées de son âme.

—Je dis que si tu as l’intention d’aller à Madrid, tu ne dois pas t’en priver—répéta la señora avec un calme admirable, tandis que sa physionomie reflétait le plus grand naturel et la plus parfaite loyauté.

—Non, señora—dit Pepe—je n’ai pas cette intention.

—Tant mieux, je crois que tu fais bien. Tu es ici plus tranquille malgré les fausses idées que tu te mets dans la tête. Pauvre Pepillo! Ton intelligence, intelligence peu commune, est la cause de ton malheur. Nous autres, habitants d’Orbajosa, nous, pauvres villageois sans culture, nous vivons heureux dans notre ignorance. Je regrette vivement de ne pas te voir heureux aussi. Mais est-ce ma faute si tu te tourmentes et te désespères sans raison? Est-ce que je ne te traite pas comme mon enfant? Ne t’ai-je pas accueilli comme l’espoir de ma maison? Puis-je faire davantage pour toi? Si, en dépit de tout cela, tu ne nous aimes pas, si tu nous témoignes si peu de bienveillance, si tu te moques de nos pratiques religieuses, si tu méprises nos amis, est-ce, par hasard, parce que nous ne te traitons pas bien?

Les yeux de doña Perfecta s’emplirent de larmes.

—Ma chère tante!—dit Pepe Rey qui sentait son ressentiment se dissiper.—Moi aussi, j’ai commis quelques fautes depuis que je suis votre hôte.

—Voyons! ne fais pas l’enfant... Il n’est pas question de fautes. On doit tout se pardonner quand on est de la même famille.

—Mais, Rosario, où donc est-elle?—demanda le jeune homme en se levant.—Ne la verrai-je pas non plus aujourd’hui?