—Merci, señora, je ne veux pas de recommandations—répliqua le jeune homme avec humeur.

—C’est qu’on voit tant d’injustices, tant d’iniquités!... Destituer un jeune homme d’un si grand mérite, une notabilité scientifique!... Je ne puis contenir mon indignation.

—Je saurai—dit Pepe avec la plus grande énergie—qui a pris à tâche de me nuire...

—Ce ministre... Mais que peut-on attendre de ces politiciens sans vergogne?

—Il y a à Orbajosa quelqu’un qui s’est proposé de me faire mourir de désespoir—affirma le jeune homme visiblement troublé. Cela n’est pas l’œuvre du ministre; cette contrariété, comme bien d’autres que j’éprouve, est le résultat d’un plan de vengeance, d’un calcul inconnu, d’une inimitié irréconciliable, et ce plan, ce calcul, cette inimitié, soyez-en bien certaine, ma chère tante, ne viennent pas d’ailleurs que d’ici, tout cela a son siège à Orbajosa.

—Tu perds l’esprit—répliqua doña Perfecta—d’un air de profonde commisération. Est-ce que tu as des ennemis à Orbajosa? Est-ce que quelqu’un veut se venger de toi? Voyons, Pepillo, tu n’as plus ton bon sens. La lecture de ces livres dans lesquels on dit que nous descendons des singes ou des perroquets t’a tourné la tête.

Elle sourit doucement en prononçant cette dernière phrase, puis d’un ton familier d’affectueux reproche elle ajouta:

—Mon cher enfant, les habitants d’Orbajosa peuvent être de simples et grossiers villageois sans instruction, nous pouvons manquer d’usage et de bon ton, mais pour ce qui est de l’honorabilité et de la bonne foi, personne nulle part ne peut nous en remontrer, personne, non personne.

—Ne croyez pas—dit Pepe—que j’accuse les habitants de cette maison. Mais je soutiens et j’affirme que j’ai dans la ville un implacable et cruel ennemi.

—Je tiens à ce que tu me montres ce traître de mélodrame—répondit en souriant de nouveau la señora.—Je suppose que tu ne vas accuser ni le tio Licurgo ni les autres qui t’ont intenté des procès parce que ces pauvres gens croient défendre leur droit. Et, par parenthèse, dans le cas dont il s’agit, ils n’ont pas tout à fait tort.—En outre, le tio Lucas t’aime beaucoup. Il me l’a dit à moi-même. Il prétend que du moment qu’il te vit tu lui donnas dans l’œil, et le pauvre vieux t’a voué une affection...