La jalousie s’ouvrit de nouveau.
—Bonsoir, mesdemoiselles,—cria D. Juan Tafetan aux trois jeunes filles qui apparurent artistiquement groupées.—Le caballero que voici prétend qu’on ne doit pas cacher ce qui est beau, et demande que vous ouvriez toute grande la jalousie.
Mais la jalousie se referma au contraire tout à fait et un joyeux concert d’éclats de rire remplit la morne rue de ses retentissants échos. On eût pu croire entendre passer une troupe d’oiseaux jaseurs.
—Voulez-vous que nous allions chez elles?—demanda tout à coup Tafetan.
Ses yeux scintillaient et un sourire libertin vint se jouer sur ses lèvres livides.
—Mais quelle sorte de gens est-ce?..
—Soyez sans inquiétude, Sr. de Rey... Ces pauvres filles sont honnêtes. Si elles se nourrissent d’air, comme les reptiles, qu’y peut-on trouver à redire. Et dites-moi, qui n’a pas à manger peut-il pécher? Les infortunées sont toujours assez vertueuses. Dans le cas même où elles pécheraient, leurs jeûnes prolongés suffiraient à purifier leur conscience.
—Allons-y donc.
Quelques instants après, D. Juan Tafetan et Pepe Rey pénétraient dans la chambre des petites Troya. L’aspect de la misère soutenant là une horrible lutte contre elle-même affligea profondément le jeune homme. Les trois jeunes filles étaient très jolies, surtout les deux plus jeunes, brunes, pâles, avec de grands yeux et une fine taille. Bien vêtues et bien chaussées, on les eût prises pour des filles de duchesses aspirant à devenir princesses.
Lorsque les visiteurs entrèrent, elles furent quelque peu interdites, mais leur naturel frivole et gai eut bien vite repris le dessus. Elles vivaient dans la misère comme les oiseaux en cage, ne chantant pas moins derrière les barreaux que sous les opulents ombrages des bois. Elles passaient toute la journée à coudre, ce qui indiquait déjà un commencement d’honnêteté, mais aucune personne jouissant de quelque considération à Orbajosa ne les fréquentait. Elles étaient, jusqu’à un certain point, proscrites, mal vues, tenues à distance, ce qui, jusqu’à un certain point, indiquait aussi quelque motif de scandale. Le souci de la vérité nous oblige à dire que les demoiselles Troya devaient surtout leur mauvaise réputation au déplorable penchant qu’on leur attribuait de bavarder, faire des cancans, brouiller les gens et s’amuser de tout. Elles adressaient des lettres anonymes aux plus graves personnages et donnaient des sobriquets à tous les habitants d’Orbajosa, depuis l’évêque jusqu’au dernier des meurt-de-faim; elles lançaient de petites pierres aux passants, et se cachaient ensuite derrière leurs jalousies pour rire entre elles de l’étonnement ou de l’effroi de celui qui avait été atteint. Elles connaissaient les faits et gestes de tous les gens du voisinage qu’elles épiaient par toutes les lucarnes et par tous les trous de la partie haute de la maison; elles chantaient pendant la nuit sur leur balcon; elles se masquaient à l’époque du carnaval afin de pénétrer dans les appartements des meilleures familles et commettaient mille autres impertinences ou espiègleries en usage dans les petits endroits.—En résumé, quel qu’en pût être le motif, le gracieux trio Troyen était marqué au front d’un de ces stigmates qui, une fois infligés par une population, persistent implacablement jusqu’au-delà de la tombe.