—On ne travaille pas aujourd’hui—s’écria l’une d’elles en renversant du pied la corbeille de travail.
—Ce qui revient à dire qu’on ne mangera pas demain—ajouta l’aînée en rassemblant les objets épars sur le plancher.
Pepe Rey porta instinctivement la main à son gousset. Il leur aurait de bonne grâce donné quelque argent. La vue de ces malheureuses orphelines que le monde proscrivait à cause de leur frivolité l’attristait profondément. Si le seul péché des trois sœurs, si l’unique distraction qu’elles eussent dans leur isolement, leur pauvreté, leur abandon, consistait à lancer des peaux d’orange sur les passants, on pouvait bien leur pardonner. Les mœurs austères de la petite ville qu’elles habitaient les avaient peut-être bien préservées du vice; mais cependant ces malheureuses manquaient du décorum et de la retenue qui sont les formes ordinaires et les plus visibles de la pudeur, et il n’était pas trop téméraire de supposer qu’elles avaient jeté par la fenêtre quelque chose de plus que des écorces d’orange. Pepe Rey se sentait pris pour elles d’une profonde pitié. Il remarqua leurs misérables vêtements ajustés, drapés et rapiécés de mille façons pour les faire paraître neufs, il remarqua leurs chaussures percées... et de nouveau porta la main à sa poche.
—Il n’est pas impossible que le vice habite ici—se dit-il à lui-même;—mais les physionomies, les meubles, tout me prouve que je me trouve en présence des restes malheureux d’une honnête famille. Si ces pauvres filles étaient aussi dépravées qu’on le prétend, elles vivraient moins misérablement et ne travailleraient pas. Il y a des hommes riches à Orbajosa.
Les trois sœurs s’approchaient de lui tour à tour. Elles allaient de Pepe au balcon et du balcon à Pepe, tout en soutenant une conversation animée et légère qui indiquait—il faut en convenir—une sorte d’innocence au milieu de tant d’insouciance et de frivolité.
—Quelle excellente dame est doña Perfecta! Sr. D. José.
—C’est la seule personne qui n’ait pas de sobriquet, et la seule dont on ne dise pas du mal à Orbajosa.
—Tout le monde la respecte.
—Tout le monde l’adore.
Le jeune homme répondait en faisant l’éloge de sa tante, mais il lui prenait à chaque instant une furieuse envie de tirer de l’argent de sa poche et de dire: «Maria Juana, prenez ceci pour vous acheter des bottines; Pepa, voilà de quoi acheter une robe; Florentina, mettez cela de côté pour vous nourrir pendant une semaine...» Et il fut sur le point de le faire comme il en avait l’intention.