—Ici, non..., plus bas.»
Et ils se précipitèrent par un sentier très rapide, ouvert sur le terre-plein où ils se trouvaient. Ils auraient certainement roulé tous deux en bas si Benina ne l’avait soutenu en modérant le pas et en s’assurant chaque fois où elle posait le pied. Ils arrivèrent enfin à un endroit situé au-dessous de la promenade, sol brûlé, plein de scories ressemblant aux laves d’un volcan; derrière eux, les fondations des maisons à la hauteur de la tête; devant eux et à leurs pieds, les toits de pauvres cabanes. Dans les détours de ce creux, on distinguait de misérables huttes, et, au loin, opprimé entre les bâtiments de l’asile Sainte-Christine et les bâtiments de la scierie mécanique, le quartier de las Injurias, où fourmillent les familles pauvres.
Ils s’assirent tous deux. Almudena, respirant fortement, essuya avec son mouchoir la sueur coulant abondamment de son front. Benina ne le quittait pas des yeux, attentive à ses mouvements, car elle n’était rien moins que tranquille en se voyant seule dans un endroit aussi solitaire avec le Marocain si irrité.
«Voyons, ami.... Voyons pourquoi je suis si méchante et si trompeuse? Pourquoi?
—Parce que tu m’as trompé. Moi, je t’aime, et toi, tu en aimes un autre.... Si, si.... Un bel homme, un chevalier galant. Il t’aime.... Malade chez Comadréja.... Toi l’enlever et l’emporter à ta maison.... Ton bien-aimé..., bien-aimé..., riche, lui, un monsieur, lui....
—Qui t’a conté ces bourdes, Almudena? dit la bonne femme, se mettant à rire de toute son âme.
—Ne nie pas.... Tu m’exaspères, tu te moques de moi, par-dessus le marché....»
Et, parlant ainsi, il fut pris tout à coup d’une fureur subite, il se leva et, avant que Benina eût pu se rendre compte du péril qui la menaçait, il lui déchargea un coup de bâton de toute sa force. Heureusement que la malheureuse put éviter, en se détournant, de le recevoir sur la tête, mais elle le reçut sur la poitrine. Elle voulut lui arracher son bâton, mais, avant d’y parvenir, elle reçut encore un bon coup à l’épaule et un autre sur la hanche. La meilleure défense était la fuite. En un clin d’œil, la vieille se rejeta à dix pas de l’aveugle. Il essaya de la suivre, elle l’évita et se mit en lieu sûr, tandis qu’il continuait à lancer des coups de bâton dans l’air et à frapper le sol. Et, ce faisant, il s’étala tout de son long et se mit à se plaindre comme s’il avait été, lui, la victime, mordant la terre, tandis que la dame de ses pensées lui disait:
«Almudena, petit Almudena, si je t’attrape, tu verras.... Espèce de sot, bourrique!»