—Prends aussi ce petit couteau, ajouta l’Africain, sortant de sa poche intérieure un grand couteau à manche de corne. Je l’ai acheté pour te frapper..., pour nous tuer tous deux; j’ai assez de la vie. Mordejaï n’aime plus la vie. Mais la mort, oui, la mort....»

Sans avoir l’air de rien, Benina s’empara des deux armes, bâton et couteau et, s’approchant alors sans crainte du malheureux aveugle, elle lui mit la main sur l’épaule.

«Tu m’as cassé quelque os, car cela me fait très mal, lui dit-elle. Comment vais-je faire pour me soigner maintenant?... Non, heureusement, je n’ai aucun os cassé; tu m’as fait des bleus gros comme ma tête, et l’arnica dont je vais avoir besoin, c’est toi qui devras me le fournir.

—Je te donnerai... ma vie, si tu veux me pardonner. J’étais fou.... Je t’aime.... Si tu ne m’aimes pas, Almudena se détruira lui-même.

—C’est bien, mais tu as dû prendre quelque philtre. Qu’est-ce que cela veut dire de sortir ce conte que tu es amoureux de moi? Ne sais-tu donc pas que je suis une vieille et que, si tu me voyais, tu tomberais à la renverse de la peur que je te ferais?

—Tu n’es pas vieille, moi t’aimant.

—Mais, tu aimes Pedra.

—Non..., pocharde..., méchante..., mauvaise.... Tu es ma seule femme, il n’en existe pas d’autre pour moi.»

Sans donner trêve à son intense affliction, entrecoupant ses paroles de profonds soupirs et de sanglots, la langue embarrassée, Almudena dit et répéta ce qu’il ressentait et, à la vérité, Benina put entendre un langage extraordinaire, non pas peut-être par la pureté de l’expression, mais bien à cause de la force de conviction que le Marocain mettait dans ses étranges modulations, suivies de hurlements, de cris désespérés et de murmures suffoqués.

Il lui dit que, depuis que le roi Samdaï lui avait signalé la femme unique, pour qu’il la suivît et s’en rendit maître, il n’avait cessé de courir après elle et par toute la terre. Plus il cheminait, plus vite la femme s’enfuyait devant lui, sans qu’il pût jamais l’atteindre. Le temps s’écoulant, il crut un instant que c’était la Nicolasa et il vécut trois ans avec elle, d’une vie errante. Mais ce n’était point elle: il s’aperçut vite de son erreur. La femme fuyait toujours, toujours plus loin, voilée et ne se laissant pas voir le visage.... Certainement, il voyait bien sa figure avec les yeux de l’âme..., mais en voilà assez; quand il connut Benina, un matin que pour la première fois elle se présenta à San-Sebastian, amenée par Élisée, son cœur, qui battait si fort qu’il semblait sauter hors de sa poitrine, lui dit de suite: «La voilà, la voilà, la seule, il n’y en a pas d’autre». Plus il parlait avec elle, plus il se convainquait que c’était elle; mais il désirait attendre quelque temps encore, pour mieux s’en assurer. Enfin, la certitude se fit jour, et alors il attendit une occasion de se déclarer et de lui parler.... Aussi, lorsqu’on vint lui conter qu’elle avait un beau galant et qu’elle l’avait emporté chez elle rien moins qu’en voiture, il eut un tel désespoir suivi d’une telle furie qu’il ne savait pas s’il voulait la tuer ou se tuer lui-même.... Le mieux lui paraissait de se tuer tous deux, mais non sans avoir massacré la moitié de l’humanité en frappant indistinctement à droite et à gauche.