Benina entendit avec intérêt et compassion ce récit, que nous donnons nous-mêmes considérablement réduit afin de ne pas fatiguer le lecteur, et, comme c’était une bonne femme, elle ne commit point la légèreté de se moquer de cette passion africaine; elle ne la tourna même point en ridicule, comme cela eût été pourtant bien naturel de le faire, en considérant son âge à elle et les conditions physiques du pauvre aveugle. Se maintenant dans un juste milieu discret, elle ne se proposa pas d’autre but que de calmer son ami et de chasser de son esprit toute idée de mort et d’extermination. Elle lui expliqua ce qu’il en était du beau galant, cherchant à le convaincre que c’était par pure charité qu’elle l’avait amené dans la maison de sa maîtresse, sans que l’amour ni les rapports quelconques d’homme à femme y eussent pu jouer un rôle. Mordejaï ne se donnait pas comme convaincu, et il posa finalement la question sur un terrain que justifiaient la sincérité et la force de son affection, à savoir que, pour qu’il pût ajouter foi à ce que lui disait Benina, il fallait, non qu’elle lui donnât des paroles qu’emporte le vent, mais qu’elle lui prouvât son dire par des faits matériels. Et comment lui prouver par des faits, de façon qu’il demeurât pleinement satisfait et convaincu? Cela était bien facile: en abandonnant tout, sa maîtresse, sa maison, le beau galant, et venant vivre avec Almudena et restant unis pour la vie.
La vieille ne répondit pas par un refus catégorique, pour ne pas l’exciter davantage, et elle se borna à lui représenter les inconvénients de l’abandon aussi brusque de sa vieille maîtresse, qui mourrait de chagrin d’être ainsi quittée tout d’un coup. Mais à toutes ces raisons le Marocain en opposait d’autres, basées sur ses droits et les lois de l’amour qui doivent tout dominer:
«Si tu m’aimes, tu dois m’épouser, Amri.»
A l’offre de sa blanche main, accompagnée de tendres sourires et de minauderies dites avec ses grosses lèvres qui se dilataient jusqu’aux oreilles, ou se resserraient pour former une horrible figure, Benina ne put résister à l’expression d’un rire moqueur. Mais, se contenant à l’instant, elle répondit par cet excellent argument:
«Mon fils, je t’appelle ainsi, car tu pourrais l’être... je suis très touchée des preuves d’amitié que tu me donnes; mais considère, je te prie, que j’ai accompli soixante ans.
—Que tu aies accompli ou pas soixante ans ou mille ans, je t’aime.
—Je suis une vieille qui ne peut servir à rien.
—Tu te trompes, Amri: je t’aime plus que la première bénie; tu es pour moi une jeune femme.
—Quelle extravagance!
—Nous nous épousons tous deux et je t’emmène dans mon pays, à la terre de Sus. Saül, mon père, est riche, lui; mes frères sont riches; ma mère, Rimna, riche et belle..., elle t’aimera, elle t’appellera sa fille.... Mon père a beaucoup de brebis, beaucoup d’arbres près du ruisseau, une grande maison..., une noria d’eau fraîche..., climat très bon; ni froid ni chaleur.»