Bien que la peinture d’une si grande félicité influât légèrement sur son âme, Benina ne se laissait pas séduire et, comme une personne pratique, elle vit de suite les inconvénients d’une brusque translation dans des pays aussi lointains, où elle se trouverait au milieu de gens inconnus, parlant une langue de tous les diables, et qui sûrement différaient d’elle par les mœurs, la religion, le vêtement, car elles marchaient voilées.... Voyez-vous Benina voilée? Non, la seule chose qu’on peut faire pour le bon Mordejaï, c’est de le calmer. Se montrant affectueuse et bonne, elle lui fit ressortir l’inconvénient grave qu’il y aurait à mettre de la précipitation dans une chose aussi grave que de se marier comme cela, de but en blanc, et de se sauver d’un seul trait rien moins qu’en Afrique, qui est, comme on dit, l’endroit où naissent les Pyrénées. Non, non, il fallait y penser tranquillement et prendre son temps pour ne pas faire une bêtise. Il était beaucoup plus pratique, suivant elle, de laisser toute cette histoire du mariage et du voyage des jeunes époux pour plus tard et de s’occuper de suite, avec tous les soins voulus pour réussir, de la grande conjuration du roi Samdaï. Si la chose réussissait, comme l’assurait Almudena, et s’ils pouvaient en tirer les paniers remplis de pierres précieuses que l’on convertirait si facilement en billets de banque, toutes les questions seraient facilement résolues, et la suite en découlerait promptement. L’argent est le grand arrangeur de toutes choses en ce monde. Conclusion: elle consentait à tout ce qu’il désirait, et elle engageait sa parole de l’épouser et de le suivre au bout du monde aussitôt que le roi Samdaï aurait donné tout ce qu’on allait lui demander avec toutes les règles et cérémonies prescrites.

L’Africain écoutait ces paroles avec un air méditatif, quand tout d’un coup il se mit à se frapper le front, comme un homme qui éprouverait une grande confusion et désolation:

«Pardonne-moi, j’ai oublié de te dire quelque chose.

—Quoi? Vas-tu faire à cette heure quelque difficulté? Est-ce que l’opération ne réussira pas parce qu’il manquera quelque condition?

—J’ai oublié une chose..., cela ne peut réussir parce que tu es une femme.

—Manqué! dit Benina, sans pouvoir contenir son désappointement. Pourquoi n’as-tu pas commencé par là, puisque la première condition était d’être homme?

—Pardonne-moi d’avoir oublié.

—Tu n’as pas ta tête. En voilà une histoire! Mais c’est ma faute d’avoir été croire bêtement les sottises qu’on invente dans ta terre maudite et dans ta religion de démons couronnés. Non, non, je ne le croyais pas, c’est la pauvreté qui m’aveuglait.... Je ne le crois pas, non. Que Dieu me pardonne la mauvaise pensée d’appeler le diable avec toutes ces agaceries, et que la très sainte Vierge, mère de Dieu, me le pardonne pareillement!

—Si tout cela ne vaut rien parce que tu es femme..., répliqua Almudena tout honteux, je sais moi une autre chose..., et, si tu veux la faire, tu auras tout l’argent que tu pourras désirer.

—Non, non, tu ne me tromperas pas une seconde fois. Tu es un bon oison!... Je ne croirai plus rien de ce que tu diras.