—Si tu veux. Ah!... j’allais oublier. Frasquito prend du thé, et, comme il est très difficile, il faut que tu le choisisses très bon.
—Du meilleur. J’irai le chercher en Chine.
—Ne te moque pas. Va chez le marchand et prends de celui qu’on appelle mandarin. Et en même temps rapporte donc pour dessert un joli petit fromage....
—Allez, allez, vous parlez à tort et à travers, sans rien oublier.
—Tu sais qu’il est accoutumé de manger dans les maisons riches et somptueuses.
—Parfaitement, comme la taverne de Boto, rue de l’Ave-Maria..., une portion de ragoût, un réal; avec pain et vin, trente-cinq centimes.
—Tu es mal disposée.... On ne sait vraiment pas comment te prendre. Mais j’accepte tout, Nina, tu gouvernes.
—Ah bien! si je ne gouvernais pas, bon Dieu! nous serions propres! Il y a beau jour qu’on nous aurait mises à la prison pour dettes, à San-Bernardino ou même au Pardo.»
Disputant ainsi, on arriva à la nuit. Ils mangèrent frugalement, gais tous trois et résignés à la pauvreté, tolérable et légère quand on ne manque point d’un morceau de pain pour apaiser sa faim. Le véridique historien doit confesser que les bonnes dispositions dans lesquelles se trouvait doña Paca s’altérèrent un peu lorsque les deux femmes se trouvèrent dans la même alcôve, l’une dans son lit, l’autre sur un matelas par terre, ayant cédé son lit à Frasquito. Comme la veuve de Zapata était d’un esprit extrêmement mobile et changeant en un moment sans qu’on en sût le motif, elle passait de la douceur extrême à la colère la plus folle, d’une crédulité enfantine à la méfiance la plus grande, des paroles les plus raisonnables aux sottises les plus lourdes. Benina connaissait bien ce rapide changement dans la façon d’être et de vouloir de sa maîtresse, qu’elle comparait volontiers à une girouette, et sans s’inquiéter outre mesure de ses manières qui devenaient subitement déplaisantes et de ses accès de colère, elle attendait une saute de vent. Et, en fait, il changeait à l’improviste, retournant à la bonne partie du cadran, et, en un moment, la mauve se changeait en chardon ou revenait à sa forme première.
La mauvaise humeur de doña Paca dans la nuit dont il s’agit devait être attribuée à ce fait, suivant des renseignements dignes de foi, que Frasquito, dans ses conversations de la soirée, dans celles du souper et de l’après-dîner, laissa paraître pour Benina une prévenance qui blessa profondément l’amour-propre de l’infortunée veuve. Le bon monsieur montrait presque exclusivement sa gratitude à Benina, réservant pour madame une déférence courtoise; pour Benina tous ses sourires, ses phrases les plus ingénieuses, les regards langoureux de ses yeux attendris comme ceux d’un mouton mourant, et Ponte ajouta un comble à cette façon d’agir en l’appelant ange plus de douze fois pendant la frugale cène.