—Un fameux magot! Et il n’y a point de comparaisons à faire entre toi et lui..., mon petit. Je suis très pressée. Adieu, jusqu’à demain.»

Mettant à profit un moment où le Marocain se tenait tranquille comme un idiot, elle prit sa course, le laissant appuyé contre le mur près de la boutique du Botijo. C’était le seul moyen possible de séparation, étant donnée la terrible adhérence du pauvre aveugle. Au bout d’un court instant, il se laissa tomber sur le sol et les passants le virent là, mendiant toute la soirée, assis sur ses talons, muet, sa main noire tendue.

La Nina ne trouva pas grand’chose de nouveau à la maison, car on ne saurait compter comme nouveauté l’extrême contentement de doña Paca, qui ne cessait de s’extasier sur la grâce de son hôte et la manière charmante avec laquelle il rappelait tous les souvenirs d’Algeciras et de Ronda. La bonne dame se trouvait transportée à ses jeunes ans; elle oubliait sa pauvreté et, mue par le généreux instinct qui, dans sa prime jeunesse, avait été le fond de son caractère imprévoyant et la cause de ses malheurs, elle proposa à Nina d’aller chercher pour Frasquito deux bouteilles de Xérès, un paon en galantine, des œufs glacés et une hure de sanglier.

«Oui, madame, répliqua la servante, nous allons lui apporter tout cela et ensuite nous nous rendrons à la prison pour éviter aux marchands la peine de nous y traîner. Je crois que vous êtes devenue folle, vraiment! Pour ce soir vous aurez une soupe à l’ail avec des œufs et pas autre chose. Croyez bien que le chevalier s’en contentera encore parfaitement, habitué comme il l’est à toutes sortes de victuailles impossibles.

—Bien, on fera ce que tu veux.

—Au lieu d’une tête de sanglier, nous mettrons une tête d’oignon.

—Je crois, avec ta permission, que, dans toutes les circonstances, fût-ce au prix d’un sacrifice, on doit se comporter comme il faut. Enfin, combien avons-nous d’argent?

—Peu vous importe. Laissez-moi faire, je saurai m’arranger. Quand il manquera, ce n’est pas vous qui irez le chercher.

—Oui, je sais que c’est toi qui iras. Moi, je ne sers à rien.

—Si, si, vous servez beaucoup, et maintenant aidez-moi à peler les pommes de terre.