—Je crois que tu as raison. Cela peut aussi bien être caché en haut qu’en bas. Je t’assure que, lorsque je cogne fortement dans les couloirs et dans la salle à manger et que toute la maison tremble comme si elle voulait s’écrouler, il me semble que j’entends un petit bruit... qui ressemble au tintillement de l’or qui est remué.... Ne l’as-tu pas entendu?

—Si, madame.

—Eh bien! faisons donc tout de suite la preuve. Fais un pas hors de l’alcôve, cogne fort et écoutons....»

Benina le fit comme il était dit et avec non moins de conviction que sa maîtresse et, en effet..., elles entendirent aussitôt un bruit métallique qui ne pouvait certainement provenir que de l’énorme quantité d’argent et d’or (certainement plus d’or que d’argent) cachée dans des pots, dans la vieille fabrique. Elles s’endormirent toutes deux sur cette illusion et, en songe, elles continuèrent à entendre le son argentin du métal....

La maison était comme un grand corps qui aurait sué et de chacun de ses pores s’écoulait une once, une pièce de vingt-cinq francs ou une petite monnaie de vingt et un quart de réal.

XXVI

Au petit matin du jour suivant, Benina cheminait vers les Cambroneras, son panier au bras, pensant, non sans inquiétude, à l’exaltation du bon Almudena, qui le conduirait promptement à la folie, si par ses bonnes manières elle n’arrivait pas à le calmer.

Plus bas que la porte de Tolède, elle rencontra la Burlada et un autre pauvre qui mendiait avec un enfant hydrocéphale. Sa camarade de la paroisse lui dit qu’elle avait transféré son domicile au pont, parce qu’elle ne pouvait plus vivre dans le cœur de Madrid avec la cherté des loyers et l’exiguïté des aumônes. On lui donnait l’hospitalité dans une maison près de la rivière et pour moins que rien, et à cet avantage elle joignait cet autre de bien se mouvoir pour mendier sur le passage des allants et venants, matin et soir, de la rivière au pont et du pont à la rivière. Interrogée par Benina au sujet de l’aveugle et de sa manière de vivre, elle répondit qu’elle l’avait vu près de la petite fontaine après le pont, mendiant, mais qu’elle ne savait point où il demeurait.

«Allez avec Dieu, madame, dit la Burlada. N’allez-vous pas au pont? Moi, si, parce qu’on y trouve son compte, si on y gagne peu. On me donne tous les soirs un bon plat de nourriture à la maison de M. le banquier, qui est située en face et à son entrée par la rue de Las Huertas, et je vis comme un chanoine, me réjouissant de faire la nique à la Caporale quand la servante du banquier m’apporte ma grande platée de nourriture; enfin avec cela et quelque autre petite chose que je reçois, nous vivons, madame Benina, et nous pouvons même nous compter parmi les riches. Adieu, portez-vous bien, j’espère que vous trouverez votre Maure en bonne santé. Portez-vous bien.»

Elles s’en allèrent, chacune de son côté et, à l’entrée du pont, Benina, enfilant la chaussée qui descend à droite et conduit au faubourg de Cambroneras, sur la rive gauche du Manzanarès, tout en bas, elle se trouva sur une espèce de petite place limitée, du côté du couchant, par un vulgaire édifice; au sud, par le mur d’appui du contrefort de la culée du pont, et, des deux autres côtés, par des talus ou terre-pleins sablonneux où vivent quelques épines silvestres, des chardons et quelques herbes rachitiques. L’endroit est pittoresque, plein de lumière et, on peut dire, extrêmement gai, parce que de là on domine les rives verdoyantes du fleuve et les lavoirs avec leurs linges de mille couleurs. Au couchant, on distingue les chaînes de montagnes et, à la rive opposée du fleuve, les cimetières de San-Isidro et San-Justo qui présentent un aspect grandiose avec leurs monuments et le vert foncé de leurs cyprès.... La mélancolie inhérente à ces lieux de repos ne les prive point, dans ce panorama, de leur caractère décoratif, et ils sont comme un beau décor ajouté par l’homme à tous ceux de la nature.