En descendant lentement l’esplanade, la mendiante vit deux ânes; que dis-je, deux? huit, neuf, dix ou plus avec leur collier d’un rouge éclatant, et auprès d’eux un groupe de gitanos se chauffant au soleil, qui inondait déjà la place de sa lumière éblouissante, donnant plus d’éclat encore aux vives couleurs dont bêtes et gens étaient parés. Au milieu de conversations animées tout était rire, tapage, courses de droite et de gauche; les gamins couraient en se chamaillant; les tout petits, vêtus d’oripeaux, faisaient la roue, et, seuls, les ânes conservaient leur aspect grave et méditatif, au milieu de toute cette agitation, de ce mouvement et de ces cris en charabia; les vieilles gitanas, dont quelques-unes au teint couleur de tan ou même noir, tenaient leurs commérages à part, réunies auprès du mur du grand édifice, qui est une maison de location d’aspect régulier. Deux ou trois petites filles lavaient des chiffons dans la mare que formait, au milieu de l’esplanade, l’eau qui se perdait au sortir de la fontaine voisine. Quelques-unes de ces petites filles avaient un teint foncé et presque noir que faisaient ressortir les boucles d’oreilles en filigrane suspendues à leurs oreilles; d’autres avaient le teint mat et terreux, toutes étaient agiles, gracieuses, à la taille fine et de langue déliée. La vieille trouva parmi ces gens des visages de connaissance et, regardant de-ci, de-là, elle crut reconnaître un gitano qu’elle avait rencontré un certain jour, à l’hôpital, tandis qu’elle allait voir une amie. Elle ne voulut point s’approcher du groupe dans lequel il se disputait avec d’autres au sujet d’un âne dont les blessures de l’échine étaient l’objet d’une très vive discussion, et attendit le moment favorable pour lui parler. Il ne tarda pas à venir, parce que deux d’entre eux en arrivèrent promptement à se donner force bourrades, l’un avec un pantalon fendu du haut en bas, montrant ses jambes noires, et, l’autre, ayant un turban sur la tête et, pour tout vêtement, un grand gilet d’homme. Le gitano essaya de les séparer; Benina l’y aida et, tout étant rentré dans l’ordre, elle l’interpella en ces termes:
«Dites-moi, bon ami, n’auriez-vous pas vu par ici un Maure aveugle, qu’on appelle Almudena?
—Si, madame, je l’ai vu et j’ai même parlé avec lui, répliqua le gitano, montrant deux rangées de dents d’une blancheur éblouissante, d’une égalité et d’une conservation parfaites, se détachant dans l’étui de deux grosses lèvres charnues, d’un violet foncé. Je l’ai vu près du pont.... Il m’a dit qu’il couchait la nuit dans les maisons de Ulpiana... et que... je ne sais plus quoi..., qu’il était abandonné, bonne femme, qu’elle est une ingrate et qu’elle est cuisinière.»
Benina fit un brusque saut en arrière, voyant tout d’un coup devant elle les pieds de derrière d’un âne, que deux gamins rouaient de coups, sans doute pour lui apprendre les belles manières et faire son éducation gitanesque, et elle se dirigea vers la maison que lui avait indiquée l’homme à la belle dentition.
A côté de l’esplanade s’ouvrait un chemin ou rue tortueuse dans la direction de la porte ségovienne. A gauche, lorsqu’on y entre, se trouve la maison de rapport, immense amas de logements pauvres à six piécettes le mois, et, à sa suite, les murs et dépendances d’une ferme ou grange qu’on appelle Valdemora. Sur la droite, diverses maisons très anciennes, en désordre, avec des cours intérieures, avec des treillis moisis, les parois sales, offrant la réunion la plus irrégulière de vétusté et de misère que l’on puisse voir en architecture urbaine ou campestrale. Quelques portes laissent apercevoir de jolies faïences avec le portrait de san Isidro et la date de la construction, et, sur les toits en ruine, pleins de saillies pittoresques, on est tout étonné de voir encore de belles girouettes toutes tordues, d’un travail exquis.
Voyant, en s’approchant, que quelqu’un se montrait au grillage d’une fenêtre, elle se prépara à demander un renseignement: c’était un âne blanc aux oreilles démesurées, qu’il passa au travers des barreaux, lorsqu’elle eut ouvert la bouche. Alors la vieille entra dans la première cour pavée, pleine de trous; de tous côtés des habitations avec des portes d’inégales grandeurs, des auvents ou petites huttes économiquement dressées, couvertes de feuilles de cuivre couleur vert-de-gris; sur l’unique paroi blanche ou, du moins, moins sale que les autres, s’étalait un grand bateau peint à l’ocre rouge, frégate à trois mâts, de style enfantin, avec une cheminée d’où s’échappait une grande ligne de fumée. De ce côté, une femme, à la figure hâve, lavait des haillons dans une auge en pierre: ce n’était pas une gitana, mais bien une paysanne. D’après les explications que celle-ci lui donna, les gitanos vivaient dans la partie gauche, avec leurs ânons, en pacifique communauté d’habitation; ils avaient pour lit, les uns comme les autres, le sol sacré, les mangeoires servant d’oreillers aux animaux doués de raison; à la droite, et dans des chambres ressemblant aussi bien à des écuries et non moins immenses que les autres, accouraient pour y dormir, la nuit, beaucoup de ces pauvres qui parcourent les rues de Madrid, de jour, en mendiant. Pour dix centimes ils avaient droit à une portion de sol et de nourriture. Benina ayant donné le signalement d’Almudena, la femme affirma qu’effectivement il avait dormi là, mais qu’à l’instar de tous les autres pauvres il était parti de très bonne heure, car les dortoirs n’étaient point faits pour inviter à la paresse. Si madame désirait d’autres renseignements sur le Maure aveugle, elle s’empresserait de les lui fournir, dans le cas où il viendrait dormir une autre nuit.
Remerciant la femme maigre, Benina s’en alla par la rue, guettant çà et là des deux côtés de la rue. Elle espérait apercevoir sur ces monticules dénudés Almudena prenant le soleil, plongé dans ses idées mélancoliques. Passé la maison d’Ulpiana, on ne voyait plus à droite que des talus arides et pierreux, couverts d’immondices, de scories et de sable. A cent mètres environ se présenta une courbe ou route en zigzag qui conduit à la station de Las Pulgas, laquelle se reconnaît par la trace noire des charbons déposés sur le sol et qui s’aperçoivent d’en bas, les palissades qui ferment la voie et quelque chose qui fume et bout au-dessus de tout cela. Arrivé à la station, du côté de l’orient, un ruisseau d’eaux d’égout, noires comme de l’encre, coule au travers d’une tranchée ouverte dans le talus et, franchissant le chemin par un petit canal, s’en va féconder les prairies avant de se jeter dans la rivière. La mendiante s’arrêta un instant, examinant avec sa vue de lynx la tranchée par laquelle l’eau s’écoulait en flots troubles, et les plaines qui, sur la gauche, s’étendent jusqu’à la rivière, plantée de légumes. Elle continua plus loin, car elle savait que l’Africain aimait la solitude des champs et la rude intempérie. Le jour était paisible, la lumière très vive accentuait le vert des récoltes et le bleu intense des choux de Lombardie, jetant dans tout le paysage des notes gaies. La vieille femme marchait et s’arrêtait alternativement, regardant les champs dont la vue récréait ses yeux et son esprit, et les collines arides, et elle ne vit rien qui ressemblât à un aveugle marocain qui serait occupé à boire le soleil. Retournant à l’esplanade, elle descendit jusqu’à la rive du fleuve et parcourut les lavoirs et les petites maisons qui s’appuient au contre-fort du pont, sans rencontrer une trace de Mordejaï. Découragée, elle retourna vers le Madrid d’en haut, décidée à reprendre, le lendemain, ses investigations.
Dans sa maison, elle ne trouva rien de nouveau; je me trompe, elle trouva une nouvelle qui peut bien être considérée comme un événement merveilleux, œuvre du génie souterrain Samdaï. A peine entrée, doña Paca lui cria avec joie:
«Mais, tu ne sais pas, femme?... Je t’attendais avec impatience pour te le raconter....
—Quoi, madame?